À la fois Érythréens et Calaisiens, quatre bébés nés sur le chemin

Ce sont des enfants nés sur la route migratoire. Quatre bébés, nés de mères érythréennes. Âgées de 14 à 18 ans, elles ont été violées et prostituées à Paris. « Avec une copine, on les a accueillies et on les a aidées à accoucher », nous glisse Suzanne, bénévole dans une association calaisienne.  Impossible pour nous d’entrer en contact avec les quatre jeunes filles, qui vivent cachées depuis deux mois. Nous avons décidé de publier ce témoignage comme Suzanne nous l’a raconté.

Gisèle, c’est ma copine depuis toujours. C’est une gynécologue à la retraite. Moi, je suis puéricultrice. Ensemble, on a fait les quatre cents coups. Notre engagement pour la cause des femmes nous a même déjà causé des ennuis avec la justice.

En septembre, on avait prévu de passer un week-end ensemble chez moi, dans le Pas-de-Calais.

Au volant, elle m’appelle : « J’ai quatre Érythréennes dans ma voiture, elles pleurent, je ne pouvais pas les laisser à Paris. Je ne sais pas trop ce qu’on va faire, mais ça va aller ! » Du Gisèle tout craché.

Elle faisait du bénévolat dans le camp de migrants porte de la Chapelle, à Paris, quand elle les a vues. Elles venaient de s’enfuir du camion dans lequel on les enfermait depuis plusieurs mois. Elles ont demandé à Gisèle de les aider et elles les a fait monter dans sa voiture sans trop se poser de questions.

“Gueule d’ange”

Sur l’autoroute, les quatre Érythréennes se livrent un peu. Elles sont copines et viennent toutes du même village. Elles se sont enfuies car elles devaient faire leur service militaire. Dans ce petit pays de la Corne de l’Afrique, c’est une obligation qui peut durer des dizaines d’années et tourne souvent au cauchemar.

Elles avaient décidé de prendre la route ensemble pour aller en Angleterre. Au terme d’un long voyage, elles arrivent à Paris, au camp de migrants de la Porte de la Chapelle. Là, elles sont enrôlées par un proxénète pakistanais. Plus tard, elles m’ont montré une photo de lui : il a une vraie tête d’ange. Certaines sont droguées. Les quatre Érythréennes sont particulièrement rebelles ; alors Gueule d’ange les enferme dans un camion pour les empêcher de s’échapper. Parfois, aussi, il les viole.

« Gueule d’ange les enferme dans un camion pour les empêcher de s’échapper. Parfois, aussi, il les viole. »

Après le coup de fil de Gisèle, j’appelle un copain, Bernard, qui a une grande maison et vit la moitié de l’année hors de France. Il accepte qu’on héberge les filles en son absence. Elles arrivent avec Gisèle. Toutes les quatre enceintes. Je ne m’attendais pas à ça : des adolescentes, presque. La plus âgée a 18 ans, la plus jeune 14. J’aurais pu être leur mère !

Grosse frayeur

La première des filles a accouché quelques jours après, en pleine nuit, chez Bernard, grâce aux talents de Gisèle et de Louise, une amie pédiatre. Une jolie petite fille que sa mère a appelé… Gisèle, pour remercier celle qui les avait sorties de l’enfer de la Chapelle. Trois autres bébés ont suivis, et forcément, les jeunes filles les ont appelés Suzanne, Louise et Bernard.

« Le dernier bébé, c’était un garçon. La mère avait peur qu’il soit comme Gueule d’ange. Heureusement, il ne lui ressemblait pas. »

Tous les accouchements se sont passés sans problème, mais pour l’avant-dernier on a eu une grosse frayeur. Le bébé se présentait mal, on a failli aller à l’hôpital pour faire une césarienne. Louise, la pédiatre, a dit aux filles : « Pendant une semaine, vous allez stimuler votre copine, pour stimuler le bébé ». Elles l’ont fait danser, boire des tisanes, elle a fait de l’acupuncture aussi. Et 24 heures avant l’accouchement, le bébé s’est retourné comme par magie. Heureusement, car la jeune Erythréenne ne voulait surtout pas voir de médecins.

Pour le petit Bernard, on a eu un peu peur, avec Gisèle, que la mère fasse un déni. Comme c’était un garçon, on craignait qu’elle rejette le bébé. La jeune fille avait peur qu’il soit comme Gueule d’ange. Heureusement, il ne lui ressemblait pas.

Aucune existence légale

Depuis, on gère une vraie petite nursery. Ma copine Gisèle habite avec les filles, moi je passe tous les matins, avant le boulot. Dans mon entourage, presque personne n’est au courant. On leur achète à manger. La pédiatre passe deux fois par semaine. Ici, elles sont bien, elles ont chacune leur chambre avec une salle de bain. Mais leurs enfants n’existent pas légalement, ils ne sont pas déclarés. Avec Gisèle, Louise et Bernard, on risque gros.

On essaye de convaincre les filles que le mieux serait de faire une demande d’asile en France. Avant d’être enceintes, leur projet était de quitter Paris avec un passeur pour atteindre l’Angleterre. On essaye de les faire redescendre sur terre, on leur montre des photos de migrants à l’arrière des camions, on leur dit qu’avec quatre petits bébés, c’est mission impossible.

Elles commencent à réaliser, et leurs copines arrivées en Angleterre leur disent aussi que ce n’est pas le paradis. Je crois que l’une des Érythréennes est sur le point de changer d’avis. Je croise les doigts.

(Tous les prénoms ont été modifiés)

Recueilli par Tifaine Cicéron & Marie-Jeanne Delepaul

 

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