A Grande-Synthe, des enfants kurdes dorment dans les bois

Ils ont entre 1 et 9 ans et ont suivi leurs parents, du Kurdistan irakien jusqu’au nord de la France. A Grande-Synthe, près de Dunkerque, quelques centaines de migrants vivent encore dans le bois du Puythouck depuis l’incendie du camp de la Linière en avril. Ils tentent quotidiennement de gagner l’Angleterre. Parmi eux, une dizaine de familles, avec des enfants en bas âge.  

Rojda, une Irakienne de 30 ans, parcourt la route principale qui serpente à travers les fourrés du bois du Puythouck. Un voile bleu sur sa tête fait ressortir ses bouclettes brunes et blondes. Elle est l’une des rares femmes du camp. À ses côtés, Pawan, 5 ans, s’amuse avec une figurine, et son frère Nawshirwan, 4 ans, tient fermement la main de sa mère. Dans la poussette, le petit dernier, Mandela, tout juste 1 an, s’agite dans sa doudoune rouge. Il vient de manger un bonbon. Il tire la langue en riant : elle est toute bleue.

Il est 17h et le soir commence déjà à tomber. Par petits groupes, des hommes, surtout, traversent les allées goudronnées du bois de Puythouck, à Grande-Synthe. Ils ont de gros anoraks et des écharpes. Au-dessus des têtes, omniprésent : le bruit de l’autoroute qui pourrait les mener jusqu’en Angleterre. 

Rojda et ses enfants parcourent les allées du bois du Puythouck, à Grande-Synthe (Pas-de-Calais). Photo : Marie-Jeanne Delepaul

Tous les soirs, Rojda, son mari Ari et leurs trois enfants regagnent leur tente, cachée parmi d’autres dans le sous-bois du Puythouck. Ari, un homme de grande taille, la casquette vissée sur la tête, soupire : « La police vient la nuit. Ils réveillent les enfants et prennent notre tente. Ils nous disent de partir. Cela arrive deux à trois nuits par semaine. »

« Nos enfants ne manquent de rien », poursuit-il. Ari est parti du Kurdistan irakien avec sa famille il y a cinq mois. Pour se rendre jusqu’à Grande-Synthe, ils ont tout fait : bateau, train, taxi, marche à pied. Au Puythouck, des associations comme le Women’s Center fournissent aux parents le minimum vital pour s’occuper de leurs enfants : des couches, du lait, des vêtements, des médicaments, des couvertures, quelques jouets.

 

A Calais, les associations entassent les dons. Il y a des vêtements pour les enfants de tous les âges. Photo : Tifaine Cicéron

Du lait, des couches et des lingettes prêts à être distribués aux familles. Photo : Tifaine Cicéron

Passer en Angleterre avec toute sa famille, Ari l’a tenté une quinzaine de fois, en cachant tout le monde dans un camion. Il a filmé sa dernière tentative avec son portable : des chiens de la police aboient devant un camion. « Les chiens n’aiment pas les réfugiés », sourit-il. « Je sais que je prends des risques pour mes enfants. Parfois ils me disent qu’ici, c’est comme une prison. Mais je n’ai pas d’autres solutions à leur offrir pour le moment. » Ari refuse d’aller dans un centre d’hébergement en France, il parle anglais et désire à tout prix atteindre le Royaume-Uni. Autrefois journaliste en Irak, il espère retourner à l’université.

Tous les après-midi, les bénévoles britanniques du Women’s Center se rendent avec leur camionnette au centre du bois du Puythouck. Elles étendent un grand plaid sur le béton humide et sortent des jouets, des crayons de couleur, des feuilles et des gommettes pour jouer avec les quelques enfants du bois. Au Puythouck, il y aurait environ vingt enfants en bas âge. Engoncés dans leur doudoune, plusieurs grimpent dans le camion, jouent au conducteur et s’amusent avec le klaxon. Annah, bénévole du Women’s Center, joue au loup ou au ballon avec eux: « On ne peut pas faire des jeux compliqués car les enfants ne parlent pas anglais. »

« Les enfants sont très vifs, très dynamiques », explique Léonie Hontebeyrie, bénévole à Gynécologie sans frontières. L’association vient tous les jours à Grande-Synthe pour soigner les femmes migrantes et leurs bébés. « Ils sont matures plus vite. L’autre jour, j’étais avec un petit garçon de 5 ans. Il ne pleurait jamais quand il tombait. Il baragouinait quatre langues. »

À Grande-Synthe, les associations essaient de rendre le quotidien des migrants moins difficile. Le Secours catholique ouvre un local dédié aux femmes deux jours par semaine. Les bénévoles de Gynécologie sans frontières proposent aux femmes qui ont des enfants de moins de 3 ans de venir passer une à trois nuits maximum dans un refuge qui contient six places d’hébergement. Mais certaines ne veulent pas s’y rendre, ne souhaitant pas laisser leur mari ou leurs enfants plus âgés dans le bois.

 

Mon fils me dit : « Papa, dis à la police de ne pas me tuer ! »

Cet après-midi là, les enfants de Ari ont l’air bien insouciants, à jouer pendant que leurs parents rechargent leur téléphone portable. Mais Ari confie : « Mon fils me dit : « Papa, dis à la police de ne pas me tuer, dis à la police de ne pas me tuer. » » Ari soupire. Sur son téléphone, il nous montre une photo. Une femme maquillée, rayonnante, et un homme très bien habillé : on dirait un couple de stars. « C’est la photo de notre mariage. Aujourd’hui j’ai le bras cassé, ma femme est en dépression, mon fils est diabétique. Nous vivons dans une tente. Ce n’est pas une vie. La frontière est trop difficile à passer. »

Les parents expliquent les choses comme ils le peuvent à leurs enfants. Mustafa est aussi Kurde irakien. Il est père de deux garçons, de 7 et 9 ans. « Nous sommes passés par la Turquie, puis nous avons passé neuf jours dans un bateau pour aller en Italie. Nous sommes allés jusqu’en France en train. Je n’avais pas dit à ma femme et mes enfants avant de partir à quel point ce serait difficile. »

Des familles comme celles de Ari et Mustafa, il n’y en a pas à Calais, et quasiment plus à Grande-Synthe. Il y en avait davantage cet été, expliquent les associations, même si tout comptage est hasardeux. En juillet, le maire de Grande-Synthe a interpellé sur Twitter le président de la République Emmanuel Macron, dénonçant les conditions dans lesquelles vivaient de très jeunes enfants dans le bois de Puythouck.

 


À l’approche de l’hiver, les autorités ont encouragé la plupart des familles à se mettre à l’abri temporairement dans des centres d’hébergement partout en France. Mais certaines quittent ces centres pour continuer à tenter de passer au Royaume-Uni. Leur nombre fluctue chaque semaine. Mi-novembre, les associations en comptent une dizaine. « Il y a une femme, à Puythouck, qui a un enfant d’un an, et elle est enceinte de huit mois. Avec son mari, ils essaient de passer tous les soirs. »

À Grande-Synthe, il y a ceux qui font la route avec leurs enfants, et ceux qui y ont renoncé : trop dangereux. Ils ont laissé leurs enfants dans leur pays d’origine, auprès de leurs proches. Un homme d’une cinquantaine d’années aux traits fatigués lève trois doigts : le nombre de ses enfants, restés en Irak. Certaines mères, aussi, préfèrent faire le voyage sans leur famille. « Nous avons hébergé une Guinéenne et une Erythréenne, par exemple », explique Léonie Hontebeyrie, bénévole à Gynécologie sans frontières: « Elles veulent faire venir leurs enfants ensuite grâce au regroupement familial. » Tous espèrent que les retrouvailles se feront en Angleterre.

Tifaine Cicéron et Marie-Jeanne Delepaul

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