Une lune de miel en container

Ils ont été les premiers. Amani et Mahmoud, deux réfugiés syriens de 21 et 23 ans, se sont mariés en août sur l’île de Lesbos. Leur union, reconnue après six mois de démarches auprès de l’État grec, ouvre la voie aux migrants décidés à s’unir légalement malgré l’exil.

La salle des fêtes est pleine. Radieux dans leurs habits de mariés, Amani et Mahmoud défilent sous les ovations et la musique poussée à plein volume. Autour de leurs proches, plusieurs centaines d’habitants du camp de réfugiés de Karatepe sont là pour fêter l’événement. Il faut dire que c’est le premier mariage de réfugiés syriens sur l’île de Lesbos. Et en Grèce. Depuis le début de la crise migratoire, c’est en fait le premier mariage de réfugiés tout court.

Les cris de joie qui saturent les enceintes s’arrêtent net quand Amani coupe la vidéo. C’était le 8 août 2017, avant leur transfert à Diavata, près de Thessalonique. Elle repose sa tablette sur la couverture grise, flanquée du logo du Hauts Commissariat de l’ONU pour les réfugiés (UNHCR), qui tapisse le sol du container où ils vivent depuis trois mois. L’odeur du café qu’elle vient de servir s’échappe des tasses chaudes. Par la fenêtre du salon, on entend les graviers rouler sous les pas des voisins, mais les allées du camp sont presque silencieuses. Une partie de la famille d’Amani vit là, dans un autre bungalow.

Album photo du mariage d’Amani et Mahmoud. Photo : B. Le Borgne

Après cinq jours de boue et de pluie continue, le soleil commence à réchauffer les préfabriqués blancs. Construit en février 2016, le camp, installé en périphérie de Thessalonique, dans le nord de la Grèce, peut accueillir jusqu’à 2 500 personnes. Selon l’UNHCR, Diavata logeait l’an dernier trois quarts de Syriens, entourés d’une minorité d’Irakiens et d’Afghans. Beaucoup de familles, aussi. Des dizaines d’enfants jouent là dans les allées, entre les étendoirs à linge et les tentes qui prolongent les logements trop petits, ou sur un terrain de volley bricolé sur l’herbe. Ils vont à l’école sur place, dans le haut bâtiment de béton beige qui surplombe les bungalows. Chauffé et décent, l’ensemble reste spartiate.

Rien à voir, pour autant, avec la vie à Lesbos. Mahmoud est arrivé là-bas en mars 2016, après un mois de voyage depuis Daraa, au sud-ouest de la Syrie, puis à travers la Turquie, avant de faire la traversée depuis Izmir. « L’hiver était très rude, souffle-t-il. Nous étions sous la tente, il n’y avait pas de chauffage. » Il rencontre Amani en décembre 2016, quand elle débarque sur l’île grecque avec ses proches en décembre. Ils n’ont ni amis, ni famille en commun. « Un vrai hasard, sourient-ils. On a commencé à se voir, on allait prendre des cafés, raconte pudiquement Mahmoud. Et on a décidé de se marier. »

Un précédent pour l’Etat grec

Les choses étaient plutôt simples du côté du cheikh, qui célèbre l’union religieuse le 19 mars. Pour l’Etat grec, en revanche, la procédure coince. L’absence de certificats de naissance et de livrets de famille, restés en Syrie, repousse la validation du dossier. Surtout, le travail des administrations est compliqué par le caractère inédit de la requête : à l’époque, il n’existe pas de marche à suivre.

« Vous avez ouvert la voie à tous les autres » sourit leur ami Bakar, qui assure pour eux la traduction arabe/anglais par téléphone. « Maintenant, les couples de Syriens, et tous les autres réfugiés, sauront comment faire. » Mahmoud et Amani partagent cette victoire avec les avocats de la Société hébreu d’aide aux migrants (HIAS), une ONG américaine qui apporte une aide légale aux réfugiés, notamment à Lesbos. Pour l’association, l’impossibilité de présenter certains documents ne devrait jamais empêcher de se marier et de fonder une famille. « Ce mariage représente un niveau supplémentaire de reconnaissance, se réjouit Vassilis Kerasiotis, directeur national du HIAS, qui rappelle que : cette décision correspond aussi au droit pour n’importe quelle personne d’établir une famille sur le territoire grec, comme l’indique la Convention européenne des Droits de l’Homme. »

Pour Mahmoud, arrivé seul en Europe sans avoir pu apprendre l’anglais ni finir ses études, ce mariage est une force. « Avant ça, je n’avais personne pour prendre soin de moi. Je suis fier, parce que je me suis fait moi-même, et que personne ne m’a aidé. Je suis fier de donner l’espoir à d’autres Syriens de se marier» sourit-il en s’allumant une cigarette. « Et je suis fier que ma femme m’aime. » Amani, elle, ne fume pas. Elle donnera naissance à son premier fils en janvier. « Pour moi, ce mariage est aussi une grande responsabilité,  ajoute-t-elle. Et je suis fière de ça. » Autrefois professeur d’arabe à Deir-ez-Zor, elle attend de voir son statut régularisé pour reprendre des études de langues.

Amani, 21 ans, a fui Deir ez-Zor (Syrie). Photo : J. Duteuil

Reconnaissance de leur droit d’être ensemble

Pour eux, se marier apporte beaucoup, à commencer par le droit d’être ensemble. C’est aussi une meilleure chance d’être acceptés et logés par l’Etat grec — un avantage non négligeable pour Amani qui, au contraire de Mahmoud, ne bénéficie pas encore du statut de réfugiée. Pour autant, ils se défendent de faire là un mariage de raison, ou un simple pacte opportuniste, comme ils l’ont parfois observé autour d’eux. Tous deux rient très fort quand leur ami Bakar leur lâche un « Vous aurez bientôt à nouveau besoin d’un avocat, pour votre divorce. » « Effectivement, nous connaissons des jeunes syriens qui se sont mariés, et ont divorcé au bout de quelques semaines », s’amuse Mahmoud. « Mais eux ne se faisaient pas confiance », complète-t-elle après un échange de regards qui parle de lui-même.

Mahmoud et Amani ne vont pas en ville. A la sortie du camp, le bus 55B mène bien à Diavata, où il faut prendre une seconde ligne pour Thessalonique, deuxième plus grande ville grecque après Athènes. Mais Mahmoud l’emprunte à peine. Deux fois par mois, grand maximum : sans travail ni amis à voir, il n’a pas grand chose à y faire. Il ne sort en fait même pas vraiment du camp. Compréhensible quand on jette un coup d’oeil dehors. Hormis un petit centre partiellement déserté, Diavata se résume à une succession de friches, d’usines, de casses pour voitures et de décharges, émaillée de quelques maisons inachevées posées sur des terrains vagues.

« J’ai perdu deux ans de ma vie »murmure Mahmoud en éteignant sa Marlboro. Sans en vouloir à la Grèce ou aux Grecs, les deux jeunes savent que le pays, grêvé par ses propres difficultés, ne peut rien pour eux. Ni pour leur enfant, qu’ils aimeraient voir naître ailleurs, aux Pays-Bas ou en Belgique, en France ou en Allemagne. « N’importe où où il y a du travail. » Ils ne savent pas encore où il naîtra, mais ont déjà choisi son nom : il s’appellera Nadjim, « étoile » en arabe.

Les containers du camp de Diavata, où vivent près de 2 000 réfugiés. Photo : J. Duteuil

 

Joséphine Duteuil & Brice Le Borgne

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