Dernier voyage. Les Salernitains prient les naufragées (1/3)

Dimanche 5 novembre, un navire espagnol accoste au port de Salerno, en Italie du Sud. A bord du Cantabria, 259 hommes et 116 femmes sont débarqués dans cette ville de la côte amalfitaine. Ils sont partis des côtes libyennes sur quatre bateaux pneumatiques et ont été recueillis en Méditerranée deux jours plus tôt. Parmi eux, 26 cadavres de jeunes femmes nigérianes. Un véritable “ drame humanitaire “ pour le préfet de Salerno, Salvatore Malfi. Elles ont entre 14 et 20 ans et sont parties le coeur plein d’espoir. Vingt-six corps muets, vingt-six numéros dont l’histoire, la vie, le voyage resteront inconnus.

Dernier voyage (1/3). Nous avons retracé le chemin de ces vingt-six corps. Une semaine après l’arrivée du bateau, les Salernitains ont tenu à organiser une messe en mémoire des vingt-six jeunes nigérianes mortes en mer.

Fiorenza laisse le comptoir à son mari Mario. Elle vient juste de nous servir deux cafés, serrés. Il est 9h45, nous quittons ensemble son bar La Parigina pour aller à l’église San Domenico de Salerno. Comme tous les dimanches, Fiorenza va à la messe. Aujourd’hui, comme beaucoup de Salernitains, elle veut prier pour vingt-six jeunes filles venues de loin. Des Nigérianes entre 15 et 20 ans mortes noyées alors qu’elles tentaient de traverser la mer Méditerranée.

Derrière le comptoir (à droite), Fiorenza et son mari Mario tiennent le bar La Parigina, situé à deux rues de l’église San Domenico de Salerno. Photo : L. Cognard

Depuis deux ans, les habitants de Salerno, au sud de Naples, ont assisté à près de 22 « débarquements ». C’est le port le plus au nord de l’Italie où les migrants peuvent accoster. « Il y a de plus en plus d’arrivées de bateaux, confirme Fiorenza, mais heureusement la plupart du temps, les migrants arrivent tous en vie. » Le dernier en date a fait la une des journaux qui parlent tous de la « strage di Salerno », c’est-à-dire du  : « massacre de Salerno ». Quatre cents migrants sont arrivés au port après avoir été sauvés par un bateau militaire espagnol, le Cantabria. Les cadavres de 26 jeunes filles étaient à bord. Choqués, les Salernitains ont décidé de rendre hommage aux victimes lors d’une messe dominicale conduite exceptionnellement par le père don Marco Russo, le directeur de la fondation Caritas du diocèse.

 

Recueillement et crépitements

Fiorenza entre dans l’église aux couleurs claires. Elle salue des connaissances et prend place au milieu de la nef bondée. Les enfants sont assis par terre ou sur les genoux de leurs parents. Sur la droite, deux jeunes entament un air religieux. La fille au clavier, le garçon à la guitare. Les fidèles reprennent le refrain. Dans les trois premières rangées à gauche de l’autel, une dizaine de jeunes femmes noires sont assises. Silencieuses, elles dénotent au milieu des Italiens. L’une d’entre elles porte une casquette vissée sur la tête qu’elle n’enlèvera pas de tout l’office. Leurs regards sont fuyants. Deux journalistes locaux braquent leurs objectifs sur elles. Ils filment et photographient sans gêne les visages sérieux, les mains croisés, et les enfants endormis dans les bras de ces femmes venues d’ailleurs. « Elles sont aussi nigérianes et sont arrivées lors d’un précédent débarquement, nous explique l’un des photographes, Pasquale Mastroroberto. Elles faisaient parties d’un trafic avant d’entrer dans un centre d’accueil pour femmes. L’une d’elles était à bord du bateau de dimanche dernier. »

Cinq Nigérianes ont assisté à la messe rendue en hommage à leurs 26 compatriotes. L’une d’elles aurait fait partie du « débarquement » de dimanchePhoto : L. Cognard

La cérémonie commence. Les chants, les prières et les homélies du prêtre se succèdent. L’atmosphère est lourde et les traits sont tendus. A côté de nous, deux bébés à la peau noire pleurent dans les bras d’une bénévole italienne. « Deux femmes parmi les victimes étaient enceintes » rappelle le prêtre qui veut prier pour ces « bimbi » qui n’ont pas eu la chance de venir au monde. Au fond, l’assemblée s’agite : un fidèle a perdu connaissance. L’ambiance pesante ? On l’ignore, mais après quelques minutes, la nef redevient calme et le prêtre reprend son discours : « Nos pensées vont vers les parents et les proches qui vivent le voyage de ce qu’ils ont de plus cher. Nous nous unissons à eux dans leur douleur ».

 

«  À la fin, il n’y a qu’un seul Dieu »

Tous les Italiens présents ce jour-là témoignent leur volonté d’accompagner les défuntes et de leur rendre leur dignité. Qu’elles soient musulmanes ou catholiques, Don Marco Russo appelle à s’unir dans la prière avec toutes les religions car « à la fin, il n’y a qu’un seul Dieu. »

Don Marco Russo est le chef de la Caritas du diocèse. « Le Salernitains sont venus nombreux aujourd’hui. Après cette tragédie, ils avaient besoin de se rassembler. » Photo : L. Cognard

La cérémonie s’achève. Les fidèles s’embrassent. Les Nigérianes présentes sont entourées chaleureusement par les bénévoles. Ils raccompagnent les jeunes filles à l’air hagard dans l’un des centres d’accueil de demandeurs d’asile.

Don Marco Russo organise souvent des prières en hommage aux migrants morts en mer. La plupart du temps, elles se tiennent directement dans les cimetières. Les corps sont enterrés sans même que les victimes aient pu être identifiées. Au vu de l’ampleur de la tragédie, la situation est différente cette fois-ci. Le prêtre confirme que « même s’il est difficile de reconnaître les défuntes, nous faisons tout pour aider les familles à reconnaître leurs proches ».

 

Sarah Cozzolino & Louise Cognard

 


À suivre : L’arrivée des corps sur le sol italien à travers le regard de Federica Frascà, une jeune bénévole qui a assisté au débarquement (⅔). Leur autopsie par des médecins légistes pour qui tatouages, cicatrices et empreintes sont autant d’indices d’une vie passée (3/3)

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