Parler italien, la dernière étape

Noor et son mari sont à Milan, en Italie, depuis cette année. Ils font partie des mille Syriens arrivés par le biais d’un couloir humanitaire depuis le Liban. Grâce à ce dispositif légal et encore méconnu, ils ont pu suivre des cours intensifs de langue dès leur arrivée.

Noor sourit, sereine, ses yeux noisette rivés sur son téléphone portable. Très connectée, la jeune Syrienne a trouvé une façon bien à elle pour échanger avec les Italiens. Elle a créé il y a quelques mois “A lezione con Noor” (“Une leçon avec Noor”), une page Facebook où elle propose des leçons individuelles d’arabe via Skype. De son canapé, elle parle à ceux qu’elle appelle ses “élèves”, des étudiants à l’université qui vivent partout en Italie. “C’est une façon de commencer à m’intégrer et à me faire de nouveaux amis”, sourit-elle. Derrière son écran, lors de ces tête-à-tête hebdomadaires, cette jeune timide est à l’aise, rayonnante. Elle a noué un rapport privilégié avec chacun de ses étudiants. Les mots se mélangent au rire pendant qu’elle converse avec une jeune étudiante de Bologne comme deux copines. Leurs échanges ne s’arrêtent pas à Skype : ses élèves, fidèles, lui transmettent régulièrement les photos des progrès qu’ils font en écriture.

Une intégration connectée

Selon Noor, c’est aussi grâce à eux si, aujourd’hui, dans le salon de son appartement milanais, l’échange se fait dans la langue de Dante. Originaires de la ville syrienne de Salamyeh, entre Homs et Hama, Noor et Farag ne sont en Italie que depuis sept mois. Aucune breloque sur la commode, des murs sans artifice : le décor sommaire confirme l’aménagement récent, qui n’apparaît toutefois pas dans l’enthousiasme du jeune couple lorsqu’il s’exprime en italien. Pendant trois mois, après leur arrivée en mars 2017, les deux Syriens de 27 ans ont suivi 250 heures de cours de langue obligatoires. Ils mélangent encore parfois les temps des conjugaisons et glissent ça et là quelques mots en anglais, mais ils arrivent toujours à se faire comprendre. Pourtant, sur leurs lieux de travail, les difficultés persistent.

En septembre, l’ancienne étudiante en biologie a commencé un service civique dans une association qui vient en aide aux personnes âgées de la banlieue milanaise. Une opportunité qu’elle considère comme une chance, même si l’intégration n’y est pas évidente. “C’est difficile parfois, mais j’aime beaucoup”, confie la jeune femme en attachant ses longs cheveux châtains qui lui arrivent aux hanches. Dès qu’elle le peut, elle continue de perfectionner son italien. Elle partage son temps libre entre trois écoles qui dispensent des cours de langue pour les étrangers, aussi bien la semaine que le week-end. Parler parfaitement italien est une nécessité quand on ambitionne de se spécialiser en hématologie – elle est déjà titulaire d’une licence effectuée à Raqqa, alors que la ville était occupée par l’Etat islamique.

“Breferite un thé o un caffé ?” (“Vous préférez du thé ou du café ?”), demande Farag qui peine à prononcer les “p” en italien, aux côtés de Noor qui dispose tasses et sucreries sur la table revêtue d’une simple nappe blanche. Mariés depuis quelque mois, les deux époux sont fusionnels et s’entraident dans chaque petit geste du quotidien. Quand la jeune femme est prise d’une crise de toux, son mari s’empresse d’aller chercher ses médicaments.

« À la fin, mon niveau de langue a quand même posé problème »

Lorsqu’on leur propose de passer à l’anglais, le refus est immédiat. Ils nous expliquent, l’air déterminé : l’année dernière, le couple a enfin pu se réunir et se marier au Liban, après une séparation de trois ans.

Même s’ils parlent tous les deux couramment anglais grâce à leurs études, les jeunes époux tiennent à s’exprimer en italien. “Je préfère, car maintenant, le plus important pour nous pour travailler, c’est la langue”, explique Farag. Ce jeune homme brun, maigre, aux yeux foncés a déjà vu un contrat de travail dans une société de chimie lui passer sous le nez à cause de son manque de vocabulaire. “La période d’essai d’un mois s’était bien passée. Avec les collègues aussi ça allait, ils m’aidaient lorsque j’avais des soucis de compréhension. Mais à la fin, mon niveau de langue a quand même posé problème pour l’embauche”, rapporte-t-il. Aujourd’hui, il suit un cours professionnalisant pour apprendre à conduire des engins industriels.

Noor et Farag restent très optimistes sur l’avenir qu’ils veulent construire ensemble en Italie. Aujourd’hui ils ne peuvent pas encore travailler dans leurs branches respectives, mais ils envisagent dans quelques années de passer des équivalences ou de commencer d’autres études, en italien cette fois.

Charlotte Mesurolle & Sofia Nitti

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