Plein le dos : une journée de mule

La frontière entre le Maroc et l’enclave espagnole de Ceuta est le théâtre de diverses migrations. Parmi elles, la procession quotidienne des mules. Ces femmes marocaines profitent de l’absence de taxes dans la zone franche espagnole pour venir s’approvisionner en biens. Mais ce trajet de quelques dizaines de mètres est une épreuve physique et mentale qui peut durer plus de vingt-quatre heures.

 

  • 7 heures : « J’arrive à 1 heure du matin côté marocain. Si tu viens plus tard, il y a des chances que tu n’arrives pas en Espagne à temps. » Myriam, 31 ans

Les femmes marocaines affluent à la frontière. Au compte-goutte, elles pénètrent en Espagne, grâce à leur passeport et une attestation de résidence . Mais les hostilités durent depuis bien longtemps : pendant la nuit, les mules se pressent côté marocain, et patientent en file indienne jusqu’à l’ouverture prochaine.  

Myriam est l’une de ces femmes qui dorment debout: « J’arrive à 1 heure du matin côté marocain, pour pouvoir passer tôt. J’habite à Tetouan. Si tu viens plus tard, il y a des chances que tu n’arrives pas en Espagne à temps. »

Tetouan, Tanger, Fnideq… Ceuta draine des mules de toutes les villes marocaines alentours. Des bus collectifs recueillent ces « porteadoras », porteuses en espagnol. Mais que pèsent deux heures de transport lorsque six heures de queue les attendent?

À leur arrivée à Ceuta, elles se meuvent vers le Polygone Industriel.

  • 9 heures: « Si je ne viens pas ici, je ne mange pas. » Rahgda, 62 ans

Le Polygone, c’est 300 hangars dans lesquels les mules viennent se fournir. On y trouve pêle-mêle des vêtements, de la nourriture, des couvertures. Au milieu de ce capharnaüm, des centaines de femmes, parfois d’un âge avancé, se chargent. D’abord sur leur corps, où elles multiplient les couches : une robe, un pull ou une couverture… Puis sur leur dos. Elles supportent des sacs atteignant parfois 70 kilos sanglés par des ficelles.

Raghda, 62 ans, habite à Fnideq, et tente de faire deux allers-retours dans la journée. Les traits tirés et le regard cabossé, elle porte le poids des années en plus de sa charge quotidienne. Lorsqu’on lui demande pourquoi elle s’inflige cela, la réponse fuse : « Si je ne viens pas ici, je ne mange pas. »

Raghda arpente les artères du Polygone depuis plus de vingts ans. Photo : M. Lange

À la sortie du Polygone, les mules peuvent rentrer directement au Maroc par Tarajal 2, un checkpoint exclusivement aménagé pour le commerce transfrontalier. Mais certaines décident de redescendre vers le poste frontière classique, Tarajal 1. 

 

  • 11 heures: « J’ai peur de me faire racketer, des deux côtés de la frontière. » Fatima*, 38 ans

À la « frontera », les mules sont toujours aussi nombreuses. À l’abri d’un arrêt de bus, sur la corniche, ou tout simplement sur une pierre, elles tentent de s’asseoir pour reposer leur dos meurtri par une matinée à crapahuter dans les ruelles du Polygone.

Pourquoi ne pas rentrer directement au Maroc par Tarajal 2 ? 

Fatima est l’une des seules à articuler quelques mots d’espagnols derrière son voile noir : « À Tarajal 2, j’ai peur de me faire racketer, des deux côtés de la frontière. » Alors les porteuses s’agglutinent devant Tarajal 1, où transitent les véhicules. La Guardia Civil espagnole laisse également passer les piétons sans marchandise. Mais pas les mules. Craintives, elles refusent de parler et fuient les objectifs.

Comme la plupart des mules, Fatima* se voile face à notre objectif. Photo : M. Lange

La guerre psychologique avec la police espagnole peut commencer.

 

  • 13 heures: « C’est comme le Bingo, si tu as de la chance, tu passes, sinon, c’est fini. » Myriam, 31 ans

Le soleil est à son zénith, la température dépasse les 25°C. Mais les mules ne bougent pas d’un iota, leurs cargaisons toujours vissées sur le dos. À 14 heures passées, Tarajal 2 ferme ses portes. Elles n’ont plus qu’une issue ici : la frontière.

Les porteuses scrutent la moindre inattention des gardes. Myriam, assise face à la mer, compare ça à un jeu: « C’est comme le Bingo, si tu as de la chance tu passes, sinon c’est fini. »

Myriam ne parvient pas à duper la Guardia Civil. En arrière-plan, une mule se protège du soleil. Photo : M. Lange

Mais ce jeu du chat et de la souris peut durer des heures. Les femmes se déshydratent. Elles vont faire le plein d’eau au Chef Café, guérite locale où se côtoient les acteurs de ce bal incessant : policiers espagnols, porteuses marocaines et commerçants de toutes sortes. Un peu plus loin, les femmes ramassent des bouts de carton par terre pour en faire des couvre-chefs de fortune.

 

  • 15 heures: « On ne comprend pas pourquoi la frontière ferme d’un coup. » Yakin*, 44 ans

L’agitation perdure, l’incompréhension domine. Le Chef Café recueille les doléances des dizaines de commerçants coincés côté espagnol. A Tarajal 1, la Guardia Civil a fermé la frontière aux voitures, sans livrer d’explication. Ces blocages soudain sont récurrents, les policiers espagnols sont particulièrement méfiants face aux mouvements de foule.

Yakin* vient ici depuis plus de dix ans. Il charge sa voiture de marchandises, un processus plus long que celui des mules. A l’arrêt depuis une heure, il coupe le contact. « On ne comprend pas pourquoi la frontière ferme d’un coup. Depuis deux ans, la Guardia s’est braqué, et il n’y a plus aucune communication », déplore-t-il. Une défiance partagée par ses camarades de galère.

 

  • 18 heures: « Hier soir à minuit, la Guardia a dispersé tout le monde et on a perdu des marchandises. » Fatima, 43 ans

La nuit commence à tomber sur Ceuta mais la tension monte encore d’un cran. Le dénouement approche, les mules veulent rentrer chez elles. Une longue file s’est installée devant le passage réservé aux piétons mais la Guardia Civil veille toujours au grain et filtre. Le dos courbé, les mules font du surplace. Les rares qui s’y aventurent reçoivent des coups de matraques sur leurs sacs et enclenchent une marche arrière désespérée.

Les mules tentent d’emprunter l’accès réservé aux piétons mais la police espagnole les refoule.

Ce spectacle peut durer des heures. Fatima est au centre des discussions. Le téléphone fixé sur l’oreille, elle scrute les moindres mouvements. Connue de toutes, elle refuse d’être photographiée: « Hier les gardes-frontières espagnols ont maintenu la pression jusqu’à minuit. Face à l’impatience, ils ont dispersé tout le monde sur la plage et on a perdu des marchandises », raconte-t-elle.

Pourtant, certaines ont trouvé la parade pour berner la vigilance espagnole.

 

  • 21 heures : « Hier, j’ai dû dormir ici. La Guardia ne m’a pas laissé passer. » Amira*, 38 ans

Si la Guardia serre la vis sur la file des piétons, des opportunités s’offrent côté voitures. Dans la pénombre, des mules se glissent entre les véhicules. Des pas de loup, puis des courses têtes baissées vers le Maroc. Un dernier effort demandé à leurs muscles épuisés. L’étau se desserre à mesure que les minutes filent. L’agitation redouble dans le no man’s land.

La nuit est déjà bien entamée, alors que la file d’attente s’épaissit à la frontière. Photo : M. Lange

Certaines peuvent cacher leurs marchandises dans des voitures déjà passées, d’autres misent sur le renfort potentiel des passants. Souvent moins volumineuses que leur paquetage, les mules disparaissent entre les pots d’échappement. Un tohu-bohu organisé qui fonctionne pas pour tout le monde. Les plus malchanceuses resteront du mauvais côté. Amira livre ce constat cinglant : « Hier, j’ai dû dormir ici. La Guardia Civil ne m’a pas laissé passer.  Comme je ne peux pas me décharger, j’ai perdu un jour de travail. » Et reçu comme unique récompense une nuit d’angoisse.

 

Martin Lange & Stanislas Meltzheim

*à la demande des personnes interrogées, certains prénoms ont été modifiés.

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