Un tribunal sur le tarmac. Le dilemme de la juge face à Odile K. (2/3)

Au tribunal pour étrangers de l’aéroport de Roissy, les audiences ont lieu tous les jours. Le juge décide du sort des « maintenus » en zone d’attente. Odile K. a été interceptée par la police aux frontières à l’aéroport le 12 novembre. Quatre jours plus tard, le tribunal est tiraillé entre présence du “risque migratoire” pour Odile K… et sa situation : elle aussi mère d’un enfant âgé d’un mois.

Odile K. s’avance prudemment vers la table en demi-cercle de la salle d’audience. Son dossier est le premier de la journée. La trentenaire quitte les chaises sur lesquelles sont assis, sur trois rangées, les « maintenus » qui ont besoin d’un jugement. Car au bout de 96 heures, le juge des libertés et de la détention doit se prononcer sur la pertinence d’une telle rétention.

Originaire du Burkina Faso, Odile K. n’aura pas besoin d’un interprète. Elle est parfaitement francophone. Un bref regard à sa soeur, dans le public, qui est venue avec un enfant. Il s’agit de la fille d’Odile K. Le nourrisson est né en France, à l’hôpital Lariboisière il y a seulement un mois. Au tribunal, l’enfant est calme, enfoncé dans un landau sous d’épaisses couvertures. Deux mois plus tôt, la mère a fait le voyage depuis Jakarta pour accoucher à Paris, jugeant les hôpitaux français « plus sûrs ». Son mari reste en Inde, il est ingénieur.

 

En France pour accoucher

« Madame, j’imagine que vous savez pourquoi vous êtes ici ? Ce qui pose problème à votre arrivée, c’est limpide pour vous ? ». La présidente de l’audience, Clémence Bonnin, au tribunal de Bobigny aujourd’hui détachée à Roissy, commence chaque fois par donner la parole aux étrangers. « Oui… Mon Visa… Ma fille…», susurre impressionnée Odile K. Elle est mal à l’aise, il est difficile de l’entendre. La salle est dépourvue de micro, et le public est assez loin de l’audience. Ses paroles sont entrecoupées par les cris de sa fille. Le récit qu’elle veut donner patine assez vite. « Je veux juste retrouver ma fille », lâche-t-elle. Silence.

L’avocate de l’administration. Elle ne nous donnera pas son nom.

Entre en scène la robotique avocate de l’administration. Elle défend la Police aux Frontières toujours avec les mêmes arguments, et doit rappeler les faits. L’avocate – qui refusera de nous donner son nom – est membre d’un cabinet parisien qui a remporté un appel d’offres, Claisses & associés.

 

Voyage express en Turquie pour un visa

D’après son récit, le 12 novembre à 21 heures, Odile K. est interpellée par la Police aux Frontières à l’aéroport. Elle arrive d’Istanbul, où elle a passé… une journée. Un aller-retour express depuis la France. Le procès verbal relate les « déclarations douteuses » d’Odile K sur ses « intentions ». Elle présente un « doute migratoire ». Autrement dit, Odile K. « risque » de s’installer en France, et pas d’y séjourner de manière temporaire comme elle l’avait affirmé.

Le manque d’argent apparent de la maintenue est une des questions soulevées par l’administration. À son retour d’Istanbul, elle n’est en possession que d’une centaine d’euros. À ce moment-là, sa soeur se lève, et va donner un justificatif à la présidente de l’audience, un peu interloquée. Odile K. a payé tous les frais d’hôpitaux, d’environ 5000 euros. Et elle a une assurance, condition sine qua non pour entrer en France.

 

Qui est M.Fillon ?

Mais le visa d’Odile K. a expiré, elle croyait le « renouveler » en allant à Istanbul. Elle estime qu’en quittant l’espace Schengen pendant 24 h et en revenant, un nouveau visa serait édité. Erreur, il faut attendre six mois pour voir ce visa renouvelé. « Elle pensait respecter la loi en faisant cela ! », s’exclame son avocate, Rachel Piralian, qui retrace le parcours de sa cliente.

En partant en Turquie, elle confie sa fille d’un mois à sa soeur. Elle dit habiter chez elle, à Paris. La vie d’Odile K. est disséquée par les questions de la présidente. Paradoxalement, ses réponses vont servir et desservir la maintenue lors du délibéré. Un marchand de sommeil – « Qui est ce Monsieur Fillon, madame ? », interroge la présidente – ou encore un domicile qui est en fait le siège d’une association : des éléments jettent le trouble sur la situation d’Odile K.

La présidente, Clémence Bonnin, veut comprendre, demande des éléments, semble crispée parfois. Elle est partagée. Dans le public, la soeur d’Odile K. berce le nourrisson qui commence à avoir faim, l’audience a commencé il y a une quarantaine de minutes. Il y a cet enfant en jeu, « qui revient de droit à Mme K », signifie Clémence Bonnin.

Au premier délibéré, la juge n’a pas rendu sa décision. Il faut attendre la fin de la journée. Odile K. a vu défiler toutes les audiences, quand huit heures plus tard, la juge, éreintée, rend son ordonnance. Le maintien en zone d’attente d’Odile K. n’est plus justifié avec cet enfant en France, qui a besoin de sa mère. Mais la maintenue est signalée au parquet, pour « la situation avec cet enfant, qui est préoccupante » selon Clémence Bonnin. Durant toute l’audience, l’avocate d’Odile K. insiste sur le fait que sa cliente « ne veut absolument pas rester en France mais rejoindre son mari.» Manière d’évacuer le « risque migratoire » qui fait toujours pencher la balance dans les délibérés. Vers le maintien en rétention.

 

(À SUIVRE)

 

William de Lesseux

Illustrations Inès El Kaladi

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