Dernier voyage. « Il y avait une grue et un corbillard » : quand les corps sont débarqués (2/3)

Dimanche 5 novembre, un navire espagnol accoste au port de Salerno, en Italie du Sud. A bord du Cantabria, 259 hommes et 116 femmes sont débarqués dans cette ville de la côte amalfitaine. Ils sont partis des côtes libyennes sur quatre bateaux pneumatiques et ont été recueillis en Méditerranée deux jours plus tôt. Parmi eux, 26 cadavres de jeunes femmes nigérianes mortes noyées. Un véritable « drame humanitaire » pour le préfet de Salerno, Salvatore Malfi. Elles ont entre 14 et 20 ans et sont parties le coeur plein d’espoir. Vingt-six corps muets, vingt-six numéros dont l’histoire, la vie, le voyage resteront inconnus.

Dernier voyage (2/3). Nous avons retracé le chemin de ces vingt-six corps. Federica Frascà, bénévole, nous raconte comment elle a assisté à la descente des ces victimes noyées en mer.

 

Depuis trois ans, Federica Frascà, étudiante de 21 ans, est bénévole au sein d’une association de protection civile de Salerno. Des débarquements de migrants, elle en a connu une dizaine, mais celui de dimanche 5 novembre était particulièrement dur. Si dur qu’elle a publié un témoignage sur Facebook pour partager l’émotion suscitée par la mort de ces 26 jeunes femmes qui avaient son âge. « Les mots sont sortis tout seuls », lâche Federica.

Federica Frascà, 21 ans, aimerait aller plus loin dans son engagement en intégrant les équipes de Médecins sans frontières, Seawatch et toutes les ONG qui secourent les migrants en mer. Photo : Louise Cognard

« Ce n’était jamais arrivé à Salerno avant », nous explique Federica sur les quais du port, là où débarquent depuis deux ans des bateaux de migrants. Samedi 4 novembre, l’association la prévient au téléphone. Dimanche ou lundi, un nouveau débarquement aura lieu. Le bateau accoste dès dimanche matin. Avant que les migrants puissent descendre, il a fallu évacuer les corps des défuntes. Pendant quatre heures, « les cadavres ont été descendus un par un du bateau. Après avoir été recueillis en mer, ils avaient été emballés dans des sacs, ce qui rendait impossible leur identification. Ca nous a vraiment touchés et émus parce que quand on entend le nombre de 26 femmes mortes, on ne comprend pas vraiment jusqu’à ce qu’on les voit et qu’on se rende compte que c’était des vies, comme les nôtres et celles de n’importe quelle autre personne. »

Après avoir été recueillis en mer, les défuntes avaient été emballées dans des sacs, ce qui rendait impossible leur identification. Photo : Pasquale Mastroroberto

 

Les corps des Nigérianes ont été transportés dans des cercueils vers la morgue. Photo : Pasquale Mastroroberto

« Savez-vous combien elles étaient ?! Détourner le regard ne sert à rien, impossible d’enlever cette image de corps emballé dans un sac noir. L’un après l’autre, de la même façon et pourtant si différemment, ils se succèdent. »

  • Federica Frascà, 5 novembre, sur Facebook

« On restait plantés là. A regarder sans rien faire. Il y avait une grue et un corbillard. »  Des grues, utilisées normalement pour décharger des containers sur ce port de commerce.

« Moi je n’ai pas voulu tout voir donc je me suis éloignée. Quatre heures, c’était vraiment long… Les corps ont été ensuite amenés directement dans les salles d’autopsie. Après quelques jours, certaines d’entre elles ont été identifiées. » Marian Shaka, 20 ans, a été reconnue par son mari, et Sule Shaka, même âge, par son frère. Ils étaient avec elles dans le bateau pneumatique.

« Les grues, utilisées normalement pour décharger des containers sur le port de commerce de Salerno, ont servi à débarquer les corps », explique Federica Frascà (à droite) à Sarah Cozzolino (à gauche). Photo : Louise Cognard

« Combien pèse un cadavre ? Qui sait comment elles étaient… Comment elles sont mortes, à quel point elles ont souffert. Qu’est ce qu’elles espéraient trouver ici ? De quoi elles fuyaient ? »

  • Federica Frascà, 5 novembre, sur Facebook

Peu après midi, c’est au tour des rescapés d’emprunter la passerelle sur la terre ferme. Federica les réconforte comme elle peut : « Je me suis rendue compte que déjà, les accueillir, leur dire “ bienvenue“ en anglais les faisait se sentir un peu mieux. Il faut donner un sens plus humain à ce qu’on fait, que quelqu’un leur dise “Ok, vous avez réussi, tout va bien”

« Cette fois le hasard a voulu qu’il y ait un container coloré d’une compagnie de croisière indiquant « Welcome » et « Bienvenue »»,  explique Federica Frascà. Photo : Federica Frascà

« Ce qui m’a beaucoup touché aussi, c’est que contrairement aux autres débarquements, où il n’y a jamais de moyens de vraiment leur dire bienvenue, cette fois le hasard a voulu qu’il y ait un container coloré d’une compagnie de croisière indiquant “Welcome“ et “Bienvenue”. C’est quelque chose qui m’a fait sourire parce que justement c’était un des débarquements les plus important, on en a parlé dans toute l’Italie, et c’était comme si, pour une fois, on donnait un visage plus humain à leur arrivée. »

Louise Cognard & Sarah Cozzolino

 


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