Migrants disparus : les familles entre espoir et résignation

Ils n’ont pas de visages, encore moins de noms. Derrière les chiffres toujours plus impressionnants des naufrages en Méditerranée ou dans l’Atlantique, des familles attendent un appel qui n’arrivera jamais. Faute de repêchage et d’identification systématique des corps, elles continuent d’y croire malgré le temps.

Leurs photos ont été rangées dans des cartons. Trop douloureux. Il y a 11 ans, Gorgi et Pape sont montés dans une pirogue depuis la Mauritanie, direction Tenerife, aux Canaries. Depuis le 16 février 2006, leurs parents, Awa et Boukar Dieng, ne les ont jamais revus. « Nous avons toujours de l’espoir. J’ai beaucoup prié, et je les vois dans mes rêves. Je sais qu’ils sont en prison, en Espagne ou en Mauritanie », explique le père. « Tous les marabouts m’ont dit qu’ils étaient en vie », renchérit la mère.

Les chances sont minces mais l’espoir demeure. « À Rufisque, tout le monde connaît quelqu’un qui a disparu », expliquent-ils. Alors beaucoup d’histoires circulent. « Certains ont réapparu au bout de cinq ans, parfois dix. Ils n’avaient pas pu donner de nouvelles faute d’accès à des téléphones ». Récemment à la mosquée de Rufisque, un rite funéraire a été organisé sans corps et sans sépulture, pour un migrant disparu en mer. Quelques jours après, il a appelé sa femme. Il était arrivé sain et sauf. Des anecdotes rarissimes qui ne cessent de nourrir l’espoir.

« Cesser d’être paralysé par le vide »

Dans les geôles mauritaniennes, l’absence de moyen de communication est légion. Pour ce qui est des prisons européennes, ils se rassurent : « Nos fils ne connaissent peut-être plus notre numéro. » Ils émettent aussi l’hypothèse que leurs enfants aient menti sur leur nationalité pour ne pas être rapatriés au Sénégal, et qu’ils aient finalement atterri dans un autre pays comme le Niger ou le Mali. Des croyances qui ne sèchent pourtant pas leurs larmes lorsqu’ils prononcent les noms de Gorgi et Pape.

Ce 16 février 2006, deux pirogues ont quitté la Mauritanie. À leur arrivée à Tenerife, les passagers de la première ont prévenu la marine espagnole que la deuxième avait fait naufrage. « Les autorités espagnoles ont trouvé l’épave et procédé à des identifications, mais ils n’ont jamais retrouvé nos fils ». Il y a deux ans, une de leurs filles a demandé à la police sénégalaise où en était le dossier. Elle n’a jamais eu de réponse.

 

 

 

« Je prie pour eux tous les jours. » Awa Dieng [à gauche] à propos de ses fils. À droite, Boukar Dieng, son mari. Photo :   N. Pignède
Le Comité International de La Croix Rouge (CICR) a mis en place un programme de recherche des migrants disparus, qui permet aux bénévoles d’identifier ces familles afin de leur offrir un soutien psychologique et social.« Elles sont dans une incertitude prolongée qui empêche le processus de deuil, la situation est comme suspendue », explique Myriam Oteiza, psychologue en charge du programme. « Elles ignorent si leurs fils sont morts ou vivants, alors on les aide à continuer à vivre malgré l’absence. L’objectif, c’est que leurs vies cessent d’être paralysées par ce vide. »

Une culpabilité difficile à exprimer

Aînés d’une fratrie de dix-sept enfants, Gorgi et Pape ont pris la mer avec la bénédiction de leurs parents. « J’ai payé 1200 euros [soit six fois le salaire moyen d’un employé sénégalais, ndlr] pour leur traversée. Je les ai laissé partir, même si je savais que c’était dangereux. » Boukar est pêcheur. Il connaît la houle déchaînée des mois d’hiver.
« Aujourd’hui, si un de mes enfants veut partir, il prendra l’avion. Plus jamais la mer. »

En égrenant nerveusement son chapelet, Boukar confesse ses doutes. « Il leur est peut-être arrivé quelque chose … c’est le destin. Si on avait su, on n’aurait pas donné l’argent. Mais ce n’est pas notre faute. C’est le destin. »

« Faire émerger le sentiment de culpabilité est très long et fastidieux », explique Myriam Oteiza, d’autant que les notions de destinée et de résignation« font partie du quotidien » pour ces familles musulmanes. D’où l’utilité des groupes de paroles mis en place par le CICR. « Le programme a aidé 200 familles, c’est peu. Beaucoup ne se déclarent pas, elles ont honte ou peur d’être stigmatisées. C’est une blessure invisible dont elles ne parlent pas. » À cela s’ajoute l’omerta des hommes politiques :« C’est difficile pour eux de parler de cela. Il faut normaliser le discours. »

Pour Awa et Boukar, l’arrivée d’internet a changé la donne. Persuadés que leurs fils sont encore en vie, ces parents croient au pouvoir des réseaux sociaux pour les retrouver. Ils nous demandent de partager des photos de leurs fils sur Facebook. Les voici.

Gorgui
Boukar

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mahaut Landaz, Noé PignèdeMarième Soumaré en collaboration avec Mamadou Moustapha Fall

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