Du Maroc à l’Europe : vaincre la barrière de Ceuta

À Ceuta, elle est souvent invisible. Puis déchire soudainement le paysage verdoyant. Six mètres de haut, huit kilomètres de long. En parler au singulier est presque une aberration. Maroc, Espagne. Deux pays, deux barrières. Et des hommes qui tentent de forcer le passage, au péril de leur vie, vers ce coin d’Europe perdu en Afrique. Rencontre avec ces combattants.

D’un naturel jovial, le visage de Belmondo se crispe quand il évoque la barrière. Ce Camerounais de 23 ans a passé trois ans au Maroc avant d’arriver à Ceuta. Avec son ami Raphaël, ils ressassent leurs tentatives désespérées de dompter le grillage de fer. Regards dans le vide, et difficulté palpable de raconter l’indicible. Avant ce résumé frappant: « La barrière, c’est la vie ou la mort », lâche Raphaël. « En une minute », complète Belmondo.

« Belmondo » a essayé « plus d’une vingtaine de fois » de franchir la barrière. Photo : Stanislas MELTZHEIM
« J’ai laissé ma dent sur la barrière de Melilla. La Guardia Civil me l’a prise » – Elysée

La barrière reste ancrée en eux. Dans leurs esprits, mais aussi sur leurs corps. Si le temps a pansé quelques plaies, les stigmates ressurgissent au fil de la discussion: « La police marocaine m’a frappé au genou. Pendant un mois, je n’ai pas pu marcher », rembobine Belmondo. Le sourire d’Elysée, Ivoirien de 36 ans, témoigne aussi du combat livré. « J’ai laissé ma dent sur la barrière de Melilla. La Guardia Civil me l’a prise », raconte-t-il sans pudeur. S’ils en parlent volontiers, impossible de capturer ces blessures en photographie. À Ceuta, on apprend à cacher ses échecs passés.  

Tous en sont persuadés, leur détermination et leur haine de la défaite les ont sauvé. Le 7 août dernier, une brèche s’est ouverte. Grâce à une négligence de la police marocaine, les migrants forcent le passage par le poste frontière, d’ordinaire surprotégé. Obnubilés par le combat qu’ils menaient contre la barrière depuis des années, les migrants passent finalement par la frontière classique, théâtre des migrations pendulaires entre le Maroc et l’Espagne.

 

L’épreuve de force. Vidéo : FaroTV Ceuta.

Selon les sources officielles, 187 migrants ont pénétré en Espagne ce jour-là. Belmondo n’y croit pas vraiment. « On était bien plus… Au moins 300 ». Lorsque les migrants entrent ensemble, ils forment une génération – la mémoire du combat les unit. Les souvenirs de la vie derrière la barrière leur brûlent encore la langue.

Les fantômes d’Ismaël

Ismaël, Béninois de 17 ans, est un enfant du 7 août. Il y a dix-huit mois, il a quitté sa famille. Après le Niger et l’Algérie, il a passé cinq mois au Maroc à essayer de passer cette barrière. Trois tentatives qu’il raconte en détail : l’attente dans la forêt, la peur, la faim, les échecs aussi.

« En forêt, je mangeais la poubelle » – Belmondo

La première fois, il est resté trois semaines dans la forêt de Cassiago, sur les hauteurs de Fnideq, dans le ghetto des Guinéens, « des amis rencontrés en Algérie ». « La nuit, tu ne peux pas dormir, tu t’assoupis seulement quelques heures au petit matin… Et tu ne manges quasiment rien… ». Belmondo va encore plus loin : « En forêt, je mangeais la poubelle. »

Ismaël souhaite rejoindre la France le plus vite possible. « Le fait de parler la langue va m’aider à m’intégrer. » Photo : Stanislas MELTZHEIM

Affaibli, il échoue lors de sa première frappe. Interpellé par la police marocaine, il est refoulé à la frontière mauritanienne. Nouvelle traversée du Maroc, et retour dans la forêt. Dix-sept jours d’angoisses, d’insomnies, de fringales… Ismaël apprend. Sa deuxième tentative est infructueuse, mais il évite l’arrestation, et un nouvel exil forcé. Le 7 août, son troisième essai sera finalement le bon. Cette fois-ci, il ne sera resté qu’un jour à Cassiago avant l’assaut.

Interrogé sur l’entraînement avant une frappe, Ismaël avoue qu’il ne pensait qu’à une chose : survivre dans cet enfer. « La forêt c’est tellement dur », soupire-t-il.

Organisation militaire

Pourtant, les frappes ne s’improvisent pas, elles se préparent, longtemps à l’avance. « On a beaucoup de stratégies différentes. C’est comme Michael Scofield (le personnage principal de la série Prison Break, ndlr) dans sa prison, on a plein de plans », raconte Belmondo.

Car à Cassiago, comme dans les autres camps retranchés, l’organisation est une vertu. Un président dirige le ghetto, assisté par des ministres. C’est lui qui décide où et quand frapper. Il dispose d’officiers, tous préposés à une mission spécifique. Les cibleurs cherchent une faille dans la surveillance marocaine. Puis il y a ceux « qui font la guerre ». Ismaël détaille la bataille: « Ils partent en première ligne face à la police marocaine et doivent ouvrir une brèche dans la première barrière avec leurs outils. Là, ils nous font un signal, on est en file indienne et on fonce. Côté espagnol, la barrière est indéchirable. Alors d’autres officiers, les grimpeurs, escaladent les premiers et enfoncent les portes, celles qui servent aux refoulements. »

Les officiers, eux, s’imposent une préparation physique spécifique. Belmondo fût l’un d’entre eux dans le ghetto camerounais. « Avant la frappe, on s’entraîne beaucoup, comme dans une formation militaire, on court, on fait des pompes. On habitue notre corps à moins boire et moins manger. Il faut être un soldat. »

Au Maroc, une si longue attente

Des commandos qui oublient la peur, se surpassent dans cette épreuve. Malgré la difficulté, tous assurent que le combat continue. « Même si ils électrifient la barrière, les frères essaieront toujours de passer », assure Raphaël.

« Dès qu’il y a une ouverture j’y retourne » – Mahmoud

L’écho de sa voix résonne côté marocain, où les tentatives ne cessent pas. À Rahrah, dans les faubourgs de Tanger, Mahmoud, un jeune Guinéen de 23 ans, vit entassé avec sept de ses compatriotes dans une chambre miteuse. Il raconte sa dernière tentative avortée. C’était la semaine dernière, dans la petite forêt, celle de Tétouan. Ils étaient 300 Guinéens prêts à en découdre. Repérés par l’hélicoptère de la police marocaine, ils ont dû faire marche-arrière. Pour Mahmoud, ce n’est que partie remise : « Il y a toujours des gens qui restent en forêt. Dès qu’il y a une ouverture j’y retourne. »

Mahmoud est en contact régulier avec ses compagnons restés en forêt. Photo : Stanislas MELTZHEIM
Mahmoud est en contact régulier avec ses compagnons restés en forêt. Photo : Stanislas MELTZHEIM

Aujourd’hui, la barrière est presque infranchissable. La pression de la police marocaine ne faiblit pas. Oumar Gassama, un Gambien de 23 ans, a passé six mois à tenter sa chance, mais jamais par la barrière : « C’est devenu trop dangereux. » Alors les migrants trouvent des subterfuges. Oumar est passé par la mer. À bord d’embarcations de fortune ou simplement avec une chambre à air comme bouée, les migrants tentent de contourner la barrière. Autour de Melilla et de Ceuta, de plus en plus de migrants sont repêchés. Mais la voie maritime n’est pas donnée à tout le monde. « Embarquer sur un bateau, ça coûte très cher », explique Ismaël. « Jusqu’à 4500 euros, renchérit Belmondo. Nous, on ne pouvait pas payer ».

Une somme astronomique, loin d’annihiler les risques. Samedi dernier, 21 Guinéens dont deux femmes sont parvenus à atteindre Ceuta, de Cassiago, en passant par la mer. Mais ils ont laissés derrière eux trois compatriotes, morts pendant la traversée.

Martin Lange & Stanislas Meltzheim

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