À Athènes, les médecins accompagnent les Syriens dans leur grève de la faim

Quatorze Syriens, quatorze jours, quatorze corps mis volontairement en danger pour protester. Pendant deux semaines début novembre, sept hommes et sept femmes ont mené une grève de la faim à Syntagma, une place clé du centre d’Athènes, face au Parlement grec. Fidan, Hanne, Foaz et les autres ont choisi une des formes de protestations les plus extrêmes pour demander à rejoindre leurs proches qui vivent déjà en Allemagne.

C’est ce que permet, en théorie, le règlement Dublin. Mais fin août 2017, le ministère de l’Intérieur allemand a admis que plus de 4 300 demandeurs d’asile dont la demande de réunification familiale avait été acceptée vivaient toujours en Grèce. Face à cette attente restée inexpliquée, quatorze Syriens ont engagé une grève de la faim. Deux semaines à se nourrir tout au plus d’un peu d’eau de cuisson du riz, et de deux jus de fruit par jour.

Leur décision a mûri pendant plusieurs mois en amont, et a été accompagnée. Les grévistes de la faim de Syntagma ont bénéficié du suivi spécifique d’une équipe médicale, menée par Jakob. A 30 ans, ce bénévole allemand a fait une coupure dans ses études de médecine pour apporter son aide au City Plaza, un ancien hôtel d’Athènes squatté par des activistes internationaux pour accueillir 400 réfugiés. Une partie des grévistes de la faim habitent au City Plaza, et l’hôtel a fourni du matériel et des ressources pour tenir à Syntagma.

Dilemme professionnel

Soutenir le combat ou protéger leur santé ? En tant que militant, Jakob comprend la lutte politique des quatorze Syriens. Il sait aussi qu’une grève de la faim peut porter atteinte à leur santé et que le serment d’Hippocrate, qui dicte l’éthique des médecins, lui intime de prévenir les risques. « J’ai eu beaucoup de discussions avec eux pour les dissuader de faire cette grève de la faim », explique Jakob.  Mais une fois la grève de la faim commencée, c’était aussi son devoir de les accompagner: « Ça aurait été de la non-assistance à personne en danger que de ne pas les suivre. »

Avant que ne commence la grève de la faim, Jakob et les équipes médicales du City Plaza ont réalisé des analyses de sang et d’urine des manifestants. Une inquiétude particulière s’est portée sur deux d’entre eux, dont la santé n’était pas optimale. Une nouvelle fois, Jakob a tenté de les dissuader, en vain. L’un comme l’autre ont dû arrêter la grève deux jours avant les autres, et le vivent encore aujourd’hui comme un échec.

Pour beaucoup pères et mères de famille, les participants occupent la place avec leurs enfants. Quitte à jouer avec eux toute la journée malgré le jeûne. Photo : City Plaza

Expérimentations

Tous les jours à 13h, les trois médecins se rendaient à Syntagma. A côté des tentes des grévistes et de l’espace informatif pour le public, ils s’installaient dans une tente médicale pour vérifier la pression sanguine et la glycémie, entre autres. « Si la pression sanguine et le taux de sucre sont trop bas, il y a un risque de tomber dans le coma », précise le bénévole. Si nécessaire, ils improvisaient quelques ajustements. Un peu de sucre pour l’énergie ; un peu de sel, pour que le corps retienne l’eau et ne se déshydrate pas. « Mais c’était plus difficile, personne n’aime manger du sel », rigole-t-il.

Jakob et les autres médecins naviguaient à vue. « C’était un peu par expérimentation, on tentait d’ajuster par petites doses », raconte celui pour qui cette mobilisation était une première. Difficile, explique ce jeune médecin encore en formation, de se documenter à ce sujet. Il y a bien quelques textes sur les grèves de la faim de membres de la Red Army Faction, en 1974 pendant 56 jours, emprisonnés en Allemagne, ou d’autres grèves en Irlande ou en Palestine. « Mais les aspects médicaux ne sont pas très documentés, et les contextes sociaux n’ont rien à voir », estime Jakob, qui pouvait toutefois se reposer sur Bertrand. Venu de Suisse, ce médecin expérimenté a pris six semaines de congé pour aider au City Plaza et à Syntagma.

Les conseils des médecins n’auront toutefois pas évité aux corps des Syriens d’être malmenés. « Normalement, quand on fait une grève de la faim, il faut rester calme, assis, marcher le moins possible, bref, économiser son énergie », indique Jakob. Les grévistes, eux, marchaient, fumaient, répondaient aux interviews, jouaient avec leurs enfants qui étaient aussi sur place. Parfois en plein soleil, provoquant des migraines qui les empêchaient de dormir. L’exposition au public amenait également un stress supplémentaire, aggravé par le bruit de la place Syntagma, très fréquentée, la pollution, aigüe dans les rues d’Athènes, et une météo instable. Un des manifestants a contracté une infection urinaire pendant la grève de la faim.

Très médiatisée, la grève de la faim a attiré touristes, journalistes et habitants du quartier. Les réaction politiques sont, elles, restées rares. Photo : City Plaza

Rester groupé

A la résistance du corps s’ajoute celle du mental. « Le plus important, c’était les moments de discussions avec eux, pour savoir comment leur moral allait », insiste Jakob. Si faire une grève de la faim à quatorze permet de se soutenir, le groupe est aussi source de tensions: « Certains étaient très fatigués, il y a parfois eu des discussions agitées. C’est un jeu difficile.» D’autant que deux grévistes de la faim ont décroché, pendant la protestation, leur ticket pour l’Allemagne. Ils sont tout de même restés, par solidarité avec les autres. « Je les ai vraiment admirés », confie-t-il.

Difficile, pour autant, de tenir quand aucun gouvernement, ni grec ni allemand, ne réagit à la protestation. Le 14 novembre, le groupe décide de mettre un terme à sa grève de la faim, sans avoir obtenu satisfaction. « On a reçu beaucoup de promesses mais nous sommes fatigués d’attendre. Nous nous arrêtons car nous devons nous occuper de nos enfants », ont-ils déclaré lors d’une conférence de presse improvisée sur le trottoir de Syntagma.

Restait, pour Jakob, Bertrand et les autres, à gérer le retour à une alimentation normale, sans que les corps ne soit choqué. « Idéalement, il faut commencer par un bouillon simple, à base d’un seul légume. Les autres aliments, les protéines, viennent quelques jours plus tard. Mais ça faisait des jours qu’ils ne parlaient que de kebab… », s’amuse Jakob.

Sur le chemin de Syntagma au City Plaza, les Syriens sont passés devant une boulangerie aux odeurs trop tentantes et n’ont pas pu s’empêcher d’acheter du pain. A l’hôtel, une soupe de bienvenue, également un peu trop riche au goût de Jakob, les attendait. Maux de ventre inévitables: « Ils se sont juste sentis un peu stupides, mais on en a rigolé. » Reprendre une alimentation normale demande beaucoup d’énergie. Après une semaine de repos, Jakob assure que les quatorze Syriens vont bien. Sans pour autant savoir quand ils retrouveront leurs proches en Allemagne.

Joséphine Duteuil & Brice Le Borgne

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