À Calais, malgré la galère, des amitiés se créent

Une quinzaine de jeunes migrants éthiopiens se sont rencontrés à Calais. Ensemble, ils cuisinent, dorment, plaisantent et, à la nuit tombée, tentent de gagner l’Angleterre. À mi-chemin entre la bande de potes et la famille, le petit groupe s’entraide, sous la protection de « Baba » et « Chacha », deux migrants plus âgés.

Il est 12h dans la zone industrielle des Dunes, près du terminal ferry de Calais. Au pied d’un pylône électrique, sur un terrain boueux, une quinzaine de jeunes hommes se dirige vers les sous-bois en riant. Ils ont l’air jeunes. On leur demande quel âge ils ont : « Moi je suis vieux, j’ai 20 ans », assure l’un d’eux. Ses camarades commencent à rire : « Oui, je sais, je n’ai pas beaucoup de barbe ! »

Le plus jeune porte un pantalon en cuir noir et un bonnet rouge vif. Il dit avoir 15 ans. « Lui, c’est Bambino », le taquine Sami. Les autres ont entre 17 et 22 ans environ. Tous sont Éthiopiens mais ils se sont rencontrés ici, à Calais. Ils ont installé leurs tentes dans les sous-bois. Ils ne les sortent qu’à la nuit tombée, pour éviter que la police ne les prennent. Des couvertures pour tout le monde sont entassées dans un charriot de supermarché caché pendant la journée. Le jour, il n’y a  donc qu’une tente dans les sous-bois, plantée à côté du feu de camp et d’un vieux barbecue qui sert d’étagère. « Voilà notre coin cuisine », plaisantent-ils.

 Le groupe d’Ethiopiens s’est installé sur le terrain de la rue des Verrotières, à Calais. Photo : Tifaine CICERON

 

Pour seul «mobilier» dans leur «cuisine», ce vieux barbecue qui leur sert d’étagère. Photo : Marie-Jeanne DELEPAUL

« Approchez, venez voir ce qu’on fait à manger ! ». À côté du feu, Baba remue des oignons dans une poêle, assis sur un bidon d’eau bleu. De grande taille, imposant, son air calme détonne avec l’agitation autour de lui. Baba n’est pas très bavard, mais c’est un vrai papa poule : il s’assure en permanence que tout le monde va bien, que tout le monde a eu à manger. Pendant ce temps, Chacha roule une cigarette. Il est affublé d’un long manteau qui lui descend jusqu’aux chevilles et d’une chapka en fourrure. Chacha fait rire toute la bande. Par rapport aux petits jeunes, Baba et Chacha sont des vétérans. Âgés d’une trentaine d’années, ils ont connu la « Jungle », l’ancien bidonville de Calais, démantelé par l’Etat en octobre 2016. Les jeunes leur ont donné ces surnoms : « Baba » signifierait « papa », et « Chacha », « oncle ».

Baba a cuisiné un mélange d’oignons et de saumon que les jeunes mangent avec du pain. Photo : Marie-Jeanne DELEPAUL

Baba retire la poêle du feu. A tour de rôle, la petite bande y trempe son morceau de pain. « On peut manger deux fois par jour grâce aux associations, mais on aime aussi cuisiner ensemble, ça change du riz », explique Henok. Lunettes de hipster, dreads blondes et sweat léopard sur le dos, le jeune homme est à Calais depuis trois ans. « Tout le monde ici a un surnom, précise Chacha. Et lui, c’est Jungle Rasta ». Henok proteste : « Ne l’écoutez pas, il dit n’importe quoi ! »

Chacha, l’un des deux adultes de la bande, nous montre sa réserve de café. Il tient à garder l’anonymat. Photo : Marie-Jeanne DELEPAUL

C’est l’heure du café. Chacha sort ses réserves : « du vrai café éthiopien, enfin presque ! », assure-t-il. Les jeunes mettent de l’eau à chauffer. Ils n’ont que cinq tasses et, naturellement, font passer leurs aînés Baba et Chacha en premiers. Le café, très sucré, a un arrière-goût de caramel. Faute de touillettes, on utilise des brindilles. « Désolés, sisters, on n’a pas de chaises », rigole Sami.

 

La voix de Teddy Afro, un chanteur éthiopien, surgit d’un portable et certains commencent à danser. Ses chansons, pour lesquelles l’artiste a fait de la prison en Ethiopie, ils les connaissent par coeur. « C’est le King de la musique éthiopienne ! ».

 

Assis dans un carton de déménagement comme dans un fauteuil, les écouteurs intentionnellement posés au-dessus des oreilles, Amir préfère se concentrer sur son portable. Bambino, derrière lui, a posé une main affectueuse sur la tête, tout en continuant sa conversation avec son voisin. Amir est dérangé par Yared, qui déchire un morceau du trône pour s’asseoir par terre au sec.

 

Quand on leur demande ce qu’ils voudraient faire s’ils arrivent à passer en Angleterre, les jeunes deviennent plus graves. « On aimerait aller à l’université », glisse Sami, d’une voix timide, tout à coup. Yared, qui ne parlait pas beaucoup depuis le début, prend la parole avec sérieux. « Il faut que vous disiez aux gens que si on est ici, ce n’est pas un choix, c’est parce qu’on ne pouvait pas vivre en Ethiopie. Il y a trop d’injustice là-bas. »

(Tous les prénoms ont été modifiés)

Tifaine Cicéron et Marie-Jeanne Delepaul

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