Quand les migrants chantent leur exil

Ils ont traversé les frontières et la mer, à pieds, en voiture, en bateau. À Lille, rencontre avec deux Guinéens et un Ivoirien, qui racontent leur traversée en musique, pour exprimer l’exil, la nostalgie, les espoirs et les révoltes, et, parfois, pour apaiser les traumatismes.

Chaque soir, un attroupement d’hommes se forme dans le parc Jean-Baptiste Lebas, à Lille. Des associations y distribuent des repas et des vêtements. Ils sont une cinquantaine, originaires de Côte d’Ivoire, de Guinée ou du Sénégal pour la plupart, nouveaux arrivants ou anciens occupants du campement de la gare Saint-Sauveur, évacué le 24 octobre. Certains ont trouvé un hébergement, d’autres dorment dehors, dans un squat ou sous une tente.  Youssouf Leyna Camara, Jordan Bah et Yacoub Cissé font partie de ces migrants.

Dans le chaos de l’exil et de la survie, un refrain entêtant, une feuille et un stylo deviennent des exutoires ou des distractions salutaires pour échapper au désespoir et à l’isolement, pour se donner le courage de penser à l’avenir.

La chanson d’enfance de Youssouf

Youssouf Leyna Camara a 23 ans. Comme d’autres, il est parti à « l’aventure », sur la route de l’Europe, depuis Conakry jusqu’à Lille, en passant par le Maroc et l’Espagne. Arrivé en France il y a huit mois, ce Guinéen navigue entre différents hébergements, au gré de rencontres solidaires. Passionné de rap, il rime en plusieurs langues, dont le français et le soussou, sans oublier son dialecte, le baga. Plus jeune, il a renoncé à ses études pour se consacrer à son trio musical, La Tribu des innocents, « un des meilleurs groupes de rap » dans son village natal. « J’aime beaucoup les rimes, là où sont placés les mots », explique-t-il.

Un choix qui n’a pas vraiment réjoui sa mère, protectrice, dont il ressent la présence lointaine, à l’autre bout du fil et à près de 5 000 kilomètres. Il se souvient de cette chanson qu’elle entonnait pour le « rassurer » lorsqu’il était petit garçon. Dans la fraîcheur d’une nuit lilloise, cette mélodie l’accompagne encore.

Yacoub défend “la voix des sans voix

Quand il est question de musique politique, les paroles de Takana Zion résonnent dans les oreilles des jeunes migrants guinéens.

Grâce à l’association Utopia56, Youssouf a pu participer à un atelier de rap avec l’artiste lillois YWill. Il y a rencontré Yacoub Cissé. Ce Guinéen de 20 ans se rêve en « grande star », à l’image de Takana Zion [lien vers une vidéo de Takana Zion sur son nom : https://www.youtube.com/watch?v=iEIhWZF46Ck], un chanteur rasta, idole des jeunes dans son pays et militant contre un troisième mandat du président actuel, Alpha Condé. Comme l’artiste, c’est aussi lors d’une manifestation contre le régime que Yacoub Cissé a été arrêté. À sa sortie, après « 10 jours en détention », il se dit menacé de mort par les forces de l’ordre qui le prenaient pour le « meneur » de la rébellion.

Il fuit son pays le 4 mai 2015, laissant derrière lui une femme et un enfant. Mais ce qu’il trouve sur la route a tout d’un cauchemar. La traversée du désert, la prison en Libye, une pirogue surchargée dans les flots méditerranéens, puis les camps en Italie… « Je n’imaginais pas que je survivrais, raconte-t-il. Tu vois la mort en face de toi, tu sens que tu es dans un endroit où il est facile de mourir. » Son arrivée à Lille balaie les espoirs qu’il avait nourris à son départ. Une déception qui finit par alimenter sa révolte face à « l’Etat ». Raper, pour Yacoub Cissé, c’est se « défouler », et son avenir, c’est en chantant qu’il se l’imagine. En peul, une langue du centre et nord-ouest de la Guinée, il se lance dans un rap qui  « dénonce les politiciens qui mentent ».

Hommage à Mamadou

Pour Jordan Bah, Ivoirien, le rap est aussi un exutoire et une manière de garder à l’esprit « d’où [il] vient » pour s’insuffler « de la force et de la confiance ». Orphelin, c’est dans la rue qu’il a appris à se débrouiller dès son plus jeune âge. Après avoir cherché un meilleur avenir dans des pays limitrophes, il finit par « en avoir marre » et décide de partir « étudier et travailler en France », attiré par « les images à la télé qui montrent les Champs-Elysées, la Tour Eiffel et des gens bien habillés et heureux ». À travers ses chansons, Jordan Bah veut « lancer un message », pour que ses « potes » réalisent que l’accueil en Europe ne sera pas tel qu’ils s’y attendaient. Mais s’il écoute et écrit du rap politique, le rythme et les mots l’aident aussi à relater les souvenirs de la route qui le hantent, comme la mort de son meilleur ami avec lequel il avait entrepris le voyage. A travers le Mali, la Mauritanie, l’Algérie, le Maroc, ils se sont « serré les coudes », jusqu’à leur départ des côtes marocaines dans un bateau avec sept autres personnes. Seules trois d’entre elles ont survécu, après sept heures dans l’eau. Si les mots s’étranglent dans sa gorge, il tente tout de même de réciter quelques paroles de la chanson qu’il a écrite pour lui rendre hommage.

Léa Guedj

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