Migrants musulmans et chrétiens partagent la même chapelle à Steenvoorde

Une quinzaine de migrants, pour la plupart Soudanais ou Érythréens, sont hébergés à la maison paroissiale de Steenvoorde. Là-bas, la chapelle attenante est partagée en deux : un espace pour les chrétiens et un autre pour les musulmans. Une cohabitation religieuse dont s’accommodent les migrants, faute de mieux.

« On n’a pas de lieu comme ça au Soudan », lance Ahmed, 30 ans, Soudanais et musulman. L’originalité de la chapelle de l’accueil de jour de Steenvoorde, près de Dunkerque, en a désarçonné plus d’un. Derrière la petite porte en bois, des rangées de chaises dépareillées font face à l’autel. À côté, un espace laissé vide. De quoi mettre trois ou quatre tapis de prière. Au fond de la chapelle, chrétiens et musulmans ont chacun leur bibliothèque. Dans l’une, des Bibles entassées. Dans l’autre, plus petite, plusieurs Corans sont posés sur des tapis de prière.

Dans la cour de l’accueil de jour, une statuette de la Vierge à l’enfant recouverte de mousse, tandis que l’imposant clocher de l’église de Steenvoorde surplombe les alentours. À l’intérieur, les montagnes de sacs, de vêtements et de couvertures cachent les quelques cadres et crucifix du papier-peint à fleurs. Rien ne laisse penser que la chapelle attenante accueille chrétiens comme musulmans.

Dans les canapés, la quinzaine de migrants accueillie sont Soudanais ou Érythréens. Les premiers sont musulmans, les seconds chrétiens orthodoxes. Leurs journées, les migrants les occupent à se reposer, se faire à manger mais aussi à prier. Et quand la nuit commence à tomber, le rituel se répète : la plupart préparent leur sac avant de pousser la porte en bois de la chapelle. Par petits groupes, les Erythréens, face à l’autel, entament un temps de prière, espérant que ce soit le bon soir pour l’Angleterre. L’un d’eux éteint la bougie. C’est désormais au tour des Soudanais musulmans d’investir le lieu pour la cinquième et dernière prière de la journée.

« Cette organisation est venue assez naturellement », reconnaît Anne-Marie de France, bénévole à Terre d’Errance, en charge de l’accueil de jour depuis 2008. « Au départ, les musulmans priaient dans le jardin mais je trouvais que ce n’était pas respectueux étant donné que nous avions une salle dédiée à la prière. Je les ai donc invités à rejoindre la chapelle », détaille-t-elle. La mosquée la plus proche est à Hazebrouck, à plus de deux heures de marche. Si les migrants ont généralement leur propre livre saint, ce sont les associations musulmanes alentours qui ont apporté quelques tapis de prière à l’accueil de jour.

 

Une organisation bien rodée

Deux religions, plusieurs rituels et une bonne organisation. « On partage le lieu mais on ne prie pas aux mêmes heures. Pour savoir si c’est à mon tour, je discute avec les musulmans et ça se passe bien », raconte Ashenafi, un Erythréen d’une trentaine d’années. Ce dernier est à l’accueil de jour depuis six mois. « Il est très religieux ! », glisse l’un de ses amis. De l’autre côté de la pièce, Ahmed renchérit : « C’est devenu normal. Et au final, on prie pour la même chose même si ce n’est pas le même Dieu. » Dans la chapelle, une routine semble s’être installée. Les uns croisent les autres, silencieux et respectueux. Quant aux nouveaux arrivants, charge aux plus anciens de leur expliquer ce fonctionnement.

Une cohabitation religieuse qui dépasse les murs de la chapelle. Dans la pièce à vivre, Ilyas, 25 ans, discute avec Mouna, sa compagne. Ils sont Erythréens et musulmans. « Ce n’est pas un problème pour moi de prier à côté de symboles chrétiens. Chacun croit en ce qu’il veut », dit-il sur le ton de l’évidence. Il évoque ses souvenirs d’Erythrée, un pays où musulmans et chrétiens se côtoient, se connaissent voire s’apprécient pour certains. « Quand je mange avec un chrétien ici et qu’il prie avant de manger, je ne dis rien car je respecte. Il peut même m’arriver de dire “Amen” à la fin car, comme la prière est à propos de la nourriture, je ne peux qu’être d’accord », renchérit Ilyas, un sourire accroché aux lèvres.

Cette mixité, Anne-Marie de France l’encourage : « Il arrive que certains migrants perdent un proche. Dans ces moments-là, on organise des temps de prière commun entre chrétiens et musulmans ». En cercle, main dans la main, chacun est invité à prier dans sa langue. En période de deuil, mais pas uniquement. Ce jour-là, Bernard Monier, prêtre à Hazebrouck, vient choisir, en compagnie des migrants, des passages du Coran et de la Bible. Ils seront lus à l’occasion d’une prière interreligieuse organisée le surlendemain dans sa paroisse d’Hazebrouck. Aux côtés du prêtre, les échanges entre migrants restent limités. Musulmans et chrétiens ont beau partager leur lieu de vie et de prière, la religion ne fait pas partie des sujets sur lesquels ils échangent au quotidien.

Sur l’autel, les migrants orthodoxes ont disposé leur propre Bible en tigrigna, l’une des langues officielles du pays. Photo : Romane HOCQUET

 

« C’est mieux quand c’est séparé »

Une promiscuité d’autant plus tolérée par les migrants que celle-ci est temporaire. « C’est une situation particulière ce qui nous arrive. On n’a pas vraiment le choix et le Dieu le voit », avance Ashenafi. « C’est mieux quand c’est séparé », reconnaît Simon, un jeune Erythréen. Il n’est pas le seul à penser cela. Tout au long de la journée, les va-et-vient en direction de la chapelle, séparée de la pièce à vivre par une simple porte en bois, sont réguliers. La porte s’ouvre, grince tandis qu’une tête apparaît pour voir si le lieu est occupé. D’autres, face à l’autel, tentent, malgré tout, de poursuivre la lecture de leur verset. « Quand on est séparé, on est libre avec Dieu et on n’est pas dérangé », avance Ashenafi.

Anne-Marie de France doit parfois jouer les médiatrices : « Pendant le Carême, où les chrétiens ont une prière importante, je préviens les musulmans. J’avais même mis quelques panneaux. » À la fin du Ramadan, c’est aussi elle qui conduit ceux qui le souhaitent jusqu’à la mosquée d’Hazebrouck. Cette cohabitation religieuse semble en effet indissociable de l’implication de la bénévole. Pour Bruno Cazin, vicaire général du diocèse de Lille, d’autres raisons expliquent l’existence de ce lieu singulier : « Cela tient à l’accueil de la paroisse mais aussi à la situation géographique de Steenvoorde, tout près de l’autoroute, et donc du flux continu de migrants, chrétiens comme musulmans, depuis plusieurs années. » Pour le responsable religieux, aucun doute : « Cet accueil de jour de Steenvoorde, c’est un peu un endroit unique. »

Romane Hocquet

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