Peau noire en Tunisie, une lutte quotidienne

Le racisme en Tunisie est un sujet tabou. Pour ceux qui le perpétuent, il n’existe pas ; mais pour les étudiants subsahariens, pour les migrants et les Tunisiens noirs, il se vit tous les jours. Face à l’inertie politique, les associations tentent de faire changer les choses.

« Marahba bik fi Tounes », bienvenue en Tunisie, en arabe. C’est ce qui est inscrit sur la grande banderole accrochée au mur, dans la cour du complexe des jeunes de Sfax. Sur scène, quelques étudiants se trémoussent au son d’une musique rythmée. L’un d’eux, veste de costume aux motifs colorés, s’avance et improvise des pas de danse. Il est applaudi par le public, une cinquantaine d’étudiants.

Près de la scène, des stands affichent le drapeau des différents pays d’Afrique qu’ils représentent. Pendant un mois, les communautés membres de l’Association des étudiants et stagiaires africains en Tunisie (Aesat) organisent des activités sportives et culturelles dans les grandes villes du pays pour accueillir les nouveaux étudiants. Plus que leur souhaiter la bienvenue, le but est de préparer les arrivants à la vie qui les attend en Tunisie. Et notamment au racisme. Créée en 1994, l’Aesat est devenue très militante ces dernières années. Sa mission première – faire connaître les cultures africaines – a été supplantée par l’assistance aux étudiants et aux travailleurs.

 

Cette année, c’est la sixième édition de la caravane « Marahba bik fi Tounès ». Photo: D. Froment

 

Tous touchés

Être Noir en Tunisie, c’est subir des discriminations au quotidien. Et ce, qu’on soit étranger ou Tunisien. Bamba Mamoi est un étudiant guinéen et, ce matin encore, un taxi a refusé de le prendre. Saadia Mosbah, elle, est Tunisienne, mais les brimades sont tout aussi courantes.  « Pas plus tard que ce matin, en sortant de chez moi, j’ai entendu des jeunes dire en me regardant “Mais d’où elle vient celle-ci ?” »  Qu’ils soient venus pour étudier ou travailler, qu’ils  soient Tunisiens ou de passage, tous sont considérés comme des étrangers.

La seule différence, pour les Tunisiens, est la possibilité de répondre en arabe pour calmer le jeu. Mais Saadia Mosbah ne le fait plus. « Je ne veux pas perdre mon temps, je préfère le consacrer à des choses que j’aime. Quelqu’un qui vous insulte comme ça dans la rue, on ne va pas le faire changer d’avis en un claquement de doigts », raconte-t-elle en rejetant ses longues tresses noires et grises derrière son épaule. Présidente de l’association Mnemty, « mon rêve » en arabe, elle lutte contre la négrophobie dans son pays. C’est à l’université qu’elle a commencé à être confrontée aux remarques racistes. Au travail, ces remarques ont redoublé.  Hôtesse de l’air pour Tunisair, la compagnie nationale, elle a eu droit à de nombreuses réflexions : « Noire et hôtesse de l’air, comment tu as fait ? Tu as ouvert tes jambes à qui ? C’est une promotion canapé ? »

 

À défaut de local, c’est dans sa maison que Saadia Mosbah reçoit les membres de son association, qu’elle présente comme sa famille. Photo : C. Pain

 

La quinquagénaire passe outre ; aujourd’hui, elle préfère s’investir dans son association, créée il y a quatre ans. « On avance, petit à petit, il faut être optimiste pour l’avenir », lâche-t-elle avec un large sourire. Mnemty organise des journées de sensibilisation au racisme dans les écoles, les collèges et les lycées, dans l’espoir que les choses changent avec la nouvelle génération.

« La Tunisie, c’est mon pays ». Pas question d’aller ailleurs, c’est ici qu’elle veut changer les choses et elle reste positive, contrairement à Bamba Mamoi. Étudiant guinéen en informatique à Tunis, il est chargé des affaires sociales au sein de l’Aesat et quand il parle de la Tunisie, il ne cache pas sa lassitude. « J’aurais du mal à dire du bien de la Tunisie. Honnêtement, je ne conseillerais pas à des amis de venir étudier ici. » Quand son mandat au sein de l’association se terminera, c’est dans un autre pays qu’il partira faire son master.

 

« Ils sont pris en otage »

Parmi les actions de l’Aesat, l’aide administrative est devenue primordiale, surtout quand il s’agit de renouveler les cartes de séjour.  « Chaque année, la quittance [somme à payer pour obtenir la carte] augmente. Souvent, la police décide de changer les pièces justificatives au dernier moment, raconte Bamba, alors le temps de tout récupérer, l’étudiant tombe dans l’illégalité. » Et en Tunisie, être dans l’illégalité oblige à payer des pénalités : 20 dinars (environ sept euros) pour chaque semaine passée sans carte de séjour. Les étudiants qui ne peuvent pas payer n’ont pas d’autre choix que de rester dans l’illégalité, mais au moment de partir, les pénalités s’élèvent parfois à des milliers de dinars.

« Pour l’État, c’est une économie parallèle, dénonce Saadia Mosbah. Ces jeunes sont pris en otage : s’ils quittent le pays, ils ne pourront pas revenir pour obtenir leur diplôme. » Pour les migrants qui ne sont que de passage en Tunisie, cette législation fragilise encore un peu plus des situations souvent difficiles.

Dans un café à côté de l’université privée de Méditerranée à Tunis, Doro, étudiant mauritanien, discute avec des amis. Quand vient le sujet de sa vie en Tunisie, la réponse est claire : « Le plus compliqué c’est l’intégration, les Tunisiens font souvent bande à part, ils ne veulent pas se mélanger aux “pays africains”. Pourtant, eux aussi ils sont en Afrique. »

C’est le cas de Mehdi, un jeune Tunisien blanc qui ne se considère pas comme Africain. Quand il utilise ce mot-là, c’est pour désigner les Noirs, d’une manière qui semble péjorative mais qui pour lui est naturelle. Comme beaucoup de Tunisiens, il est persuadé que le racisme n’existe pas dans son pays.

Intégration compliquée, difficulté à trouver un bailleur qui accepte de louer aux Noirs, les obstacles sont nombreux. A la discrimination administrative, s’ajoutent les insultes, telles que « guira-guira », qui fait référence au singe. Autant de raisons qui expliquent la baisse significative du nombre d’étudiants subsahariens depuis la révolution de 2011.

 

               Bamba Mamoi est élu depuis janvier au poste de chargé des affaires sociales de l’Aesat. En janvier 2018, il laissera d’autres « se casser la tête » à sa place. Photo : C. Pain

Une première avancée du gouvernement ?

Il a fallu attendre l’agression de deux jeunes Congolaises le 24 décembre 2016 pour que le gouvernement réagisse. « Elles ont été égorgées en plein jour sur un marché à Tunis, raconte Saadia Mosbah, d’une voix grave. Elles ont survécu mais l’une d’elles ne pourra sans doute pas parler à nouveau. » Deux jours après, le gouvernement organisait une journée contre les discriminations et promettait la première loi pour criminaliser les actes racistes.

Des projets de loi, les acteurs de la société civile en ont proposé plusieurs mais ils n’ont jamais abouti. Alors Bamba Mamoi n’y croit plus vraiment : « Il n’y aucune volonté politique. Quand ce sont des peaux noires agressées, il n’y a pas de suite. »  Pour lui, il n’y a que les sanctions qui pourront dissuader les actes négrophobes. Mais l’Aesat a plusieurs fois rencontré des ministres ou parlé devant l’Assemblée nationale sans résultat. De quoi tempérer les ardeurs de l’association.

Le texte a été présenté à la société civile lundi 20 novembre. « Il n’est pas mauvais, mais il n’est pas idéal non plus. » Saadia Mosbah pense que ce nouveau projet, le premier présenté par le gouvernement, sera adopté par l’Assemblée. Elle est optimiste mais elle le reconnaît : « C’est maintenant que le vrai travail commence. »

Dune Froment & Caroline Pain

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