La rue ou la drogue pour les Nigérians au Maroc

Fuyant l’enfer libyen, de nombreux migrants anglophones tentent leur chance au Maroc. Ils peinent à survivre dans les grandes villes du royaume chérifien, face à un accueil glacial et des frontières verrouillées.  

Sous un soleil de plomb – 28°C à l’ombre –, Daniel fait la manche. Sur ce carrefour de la banlieue sud de Casablanca, menant vers le cimetière d’Errahma, il est seul aujourd’hui. « Normalement, nous sommes quatre, cinq, voire six, mais mes amis ont été attrapés par la police hier, moi j’ai couru. Ils passeront quelques jours au cachot, et ils reviendront, comme d’habitude », raconte-t-il en ajustant sa capuche. Mendier aux feux de ce rond point est sa seule chance de subvenir à ses besoins quotidiens. Il n’est donc pas question de se cacher : « Heureusement, les Marocains sont gentils avec nous, ils ne nous comprennent pas mais ils nous donnent de quoi manger, même si nous sommes là tous les jours. »

 

Condamné à mendier pour survivre, Daniel espère rentrer chez lui pour retrouver sa famille. Photo : Yassine El Azzaz

« Le mieux est l’ennemi du bien »

Avant de rejoindre le Maroc, Daniel vivait à Lagos (Nigeria), avec sa femme et ses quatre enfants. « Je vivais très bien de mes activités commerciales, je n’étais pas riche mais je m’en sortais bien, je vendais des jeans, des chemises et des chapeaux. Vous savez, le mieux, c’est l’ennemi du bien », s’amuse-t-il en allumant une cigarette.

Son sourire peine toutefois à voiler son chagrin. « À Lagos, une connaissance de mon quartier qui a vécu ici m’a proposé de travailler pour ses amis à Rabat, le temps de réunir l’argent nécessaire à la traversée vers l’Europe. » Le voyage jusqu’à la capitale marocaine lui a coûté toutes ses économies, l’équivalent de 1 200 euros. Pour lui comme pour des centaines de Nigérians échoués au Maroc, c’est la désillusion. « À Rabat, j’ai rencontré les personnes qui devaient m’héberger et me trouver du travail. Ils m’ont proposé de vendre de la cocaïne, ce que j’ai refusé. À 43 ans, je ne veux pas prendre le risque de ne pas revoir mes enfants, confie Daniel. Aujourd’hui, je veux juste rentrer chez moi. »

Alors que la consommation de cocaïne explose dans le royaume, de nombreux réseaux de trafiquants nigérians se sont installés dans les quartiers populaires de Rabat et de Casablanca, notamment à El Oulfa et Lissasfa. Les dealers obligent de nombreux migrants, endettés, à passer par le Brésil. Leur mission : transporter la drogue en avion vers le Maroc dans des capsules ingurgitées.

À l’aéroport Mohammed V, les douanes procèdent régulièrement à de nombreuses saisies. « Pour les migrants non arabophones, il est quasiment impossible de trouver du travail en dehors des réseaux informels. Ils se retrouvent dès lors impliqués dans des vols ou le trafic de cocaïne », explique Romaric Ngbatala, porte-parole du Collectif des travailleurs migrants au Maroc – une organisation oeuvrant à l’intégration par le travail des immigrés africains à la société marocaine. « Quand nous rencontrons des personnes qui sont dans cette situation, nous essayons de les mettre en contact avec des compatriotes, pour qu’ils puissent profiter de leurs réseaux », ajoute-t-il.

 

 Dans son association, Romaric reçoit des centaines de migrants en situation de vulnérabilité. Il essaie de les intégrer, par le travail, à la société marocaine. Photo : Yassine El Azzaz

Fichés par les polices marocaines et algériennes, Christian, Emmanuel et Desmond ne souhaitent pas que leurs visages apparaissent.

 

Le Maroc, une escale

À deux kilomètres du rond-point où s’est installé Daniel, sur le boulevard séparant les luxueuses villas du Cil et le quartier populaire de Hay Hassani, trois frères attendent que le feu passe au rouge, pour demander quelques pièces aux voitures qui s’arrêtent. Originaires du Biafra (sud du Nigeria), Christian, Emmanuel et Desmond n’avaient initialement pas prévu de se retrouver au Maroc en quittant leur village. « Nous avons traversé le Niger et le désert algérien, à pied. Au début nous souhaitions rejoindre des amis en Libye. Nous les avons appelés, ils nous ont dit de partir vers le Maroc, pour éviter les problèmes », explique Christian, l’aîné.

 

Fichés par les polices marocaines et algériennes, Christian, Emmanuel et Desmond ne souhaitent pas que leurs visages apparaissent. Photo : Yassine El Azzaz

Après quatre mois de marche dans le désert, le calvaire de la fratrie se poursuit à Oran, à l’ouest de l’Algérie, victime des provocations mutuelles entre les autorités marocaines et algériennes. « Nous avons passés trois ou quatre jours dans le sous-sol d’un commissariat. Ensuite la police a pris nos empreintes et nos portraits, puis nous a déposé à la frontière marocaine. Nous avons dû nous y prendre à plusieurs fois, à chaque fois la police marocaine nous empêchait de traverser », détaille Desmond.

Pour eux, le Maroc n’est qu’une escale. Leur objectif reste l’Europe. « Il faut expliquer aux Européens que nous ne pouvons pas rester ici. Personne ne nous comprend, personne ne parle anglais, nous n’avons pas de travail et chez nous non plus, il n’y a pas de travail. Je ne comprends pas pourquoi ils ne veulent pas qu’on vienne », s’alarme de son côté Emmanuel. Sans perspectives professionnelles, tiraillés entre délinquance et mendicité, et ignorant l’existence d’associations susceptibles de leur venir en aide, des centaines de migrants anglophones, majoritairement nigérians, errent dans les artères casablancaises. À la recherche d’un abri ou d’un gagne-pain, ils sont sous la menace constante de la police et de la discrimination ordinaire.

« Nous avons rencontré des frères, des compatriotes, qui ont réuni assez d’argent pour louer un appartement, même le propriétaire était d’accord. Le jour de leur emménagement, leurs voisins marocains se sont réunis et les ont empêchés d’emménager, se désole Christian. Le bailleur a dû faire marche arrière. » Après trois semaines au Maroc, Christian, Emmanuel et Desmond prévoient de se rendre au nord du royaume, pour tenter de forcer la barrière de Melilla.

Yassine El Azzaz

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