À Calais, les yeux à l’épreuve des gaz lacrymogènes

Depuis le démantèlement de la « Jungle » de Calais il y a un an, les policiers ont pour ordre d’empêcher tout point de fixation des migrants. Ces derniers assurent être régulièrement victimes de violences policières, notamment des projections de gaz lacrymogènes. Les témoignages sont nombreux, mais les faits difficiles à prouver.

Nous venons d’arriver à Calais, dans la zone industrielle des Dunes, principal lieu de rassemblement des migrants. Un petit groupe de jeunes hommes foule la route goudronnée tout en jetant furtivement des regards en arrière. Certains se mettent à courir. Derrière eux, une fourgonnette de policiers, qui s’engage sur la route pour les doubler. Lorsqu’elle arrive à la hauteur d’un des migrants, un policier passe le bras à l’extérieur de la camionnette et asperge son visage de gaz lacrymogène, à un mètre de distance environ. Le jeune homme s’effondre par terre. C’est un Erythréen, il s’appelle Mukter et dit avoir 17 ans. Il pleure. La fourgonnette s’éloigne. « Shame on you ! Fuck you ! » (« Honte à vous ! Allez vous faire foutre ! »), crient les migrants dans sa direction.

Autour de Mukter, un petit groupe commence à s’affairer. Miki sort un flacon de sérum physiologique de sa poche et en fait tomber quelques gouttes dans les yeux de Mukter. Pendant ce temps, Henok roule une cigarette. Il en aspire une longue bouffée, et souffle la fumée sous les paupières rougies de son ami. « On fait tous comme ça ici, ça soulage la douleur », explique Henok.

« On marchait tranquillement quand la police est arrivée. On a couru pour leur échapper, et voilà, ils nous aspergent de gaz ! » déplore Henok, un autre Erythréen. La scène à laquelle nous venons d’assister n’a rien d’exceptionnel, expliquent le jeune homme. « Cela arrive tout le temps ».

« On a peur qu’ils nous attrapent »

« Ici, c’est la chasse à l’homme, toujours le cache-cache avec la police », soupire Samson, un Éthiopien de 32 ans arrivé à Calais il y a une semaine. Beaucoup de migrants ont peur des policiers : « Dès qu’on les voit, on court parce qu’on a peur qu’ils nous attrapent, prennent nos empreintes et nous mettent dans des centres », témoigne Hamid, un Afghan de 25 ans. Ludovic Hochart, secrétaire départemental à l’Unsa-police, explique : si une patrouille de police aperçoit des migrants, elle peut procéder à une interpellation et contrôler leur identité. Cette interpellation peut conduire à des « mesures d’éloignement » ou à un placement dans un centre de rétention pendant cinq jours au maximum. « Les placements en rétention, c’est quotidien. » Le plus proche se situe à Coquelles, mais les migrants peuvent être envoyés dans d’autres centres en France.

Sur le terrain, les bénévoles sont exaspérés : « Beaucoup de migrants nous disent que les policiers prennent leurs tentes et aspergent de gaz leurs couvertures tôt le matin  », rapporte Léonie Hontebeyrie, de Gynécologie sans frontières. « Ca arrive tous les jours ! », s’énerve Rowena, bénévole au School Bus. « Les policiers ont gazé ma couverture, j’ai été obligé de la brûler, sinon je risque de me brûler les yeux et le visage en la touchant  », poursuit Hamid.

« Des manquements plausibles » selon la police des polices

La question des violences policières à Calais est extrêmement sensible. Le 21 juin, le défenseur des droits Jacques Toubon  publie une décision très critique, parlant d’« atteintes aux droits fondamentaux les plus élémentaires des exilés ». Fin juillet, l’ONG Human Rights Watch lui emboîte le pas avec un rapport intitulé « C’est comme vivre en enfer ». Fondé sur les témoignages d’une soixantaine de migrants, le texte dénonce les « abus de pouvoir » de la part des forces policières. Notamment « un usage courant de gaz poivre sur des migrants, enfants et adultes, alors qu’ils sont endormis, ou dans d’autres situations où ils ne présentent aucune menace », le gazage ou la confiscation « des sacs de couchage, des couvertures et des vêtements ».

Sous la pression, le ministre de l’Intérieur Gérard Collomb demande un rapport aux Inspections générales de l’administration (IGA), de la police nationale (IGPN) et de la gendarmerie nationale (IGGN), pour faire la lumière sur ces accusations. Publié en octobre, celui-ci conclut à des « manquements plausibles à la déontologie des forces de sécurité portant sur des faits de violence, sur un usage disproportionné des aérosols lacrymogènes, la destruction d’affaires appartenant aux migrants », tout en soulignant que « les forces de l’ordre interviennent dans un contexte particulièrement difficile qui rend leur action périlleuse ».

« Les faits sont soit vrais, soit faux : plausibles, ça ne veut rien dire. »

S’il reconnaît l’usage de gaz lacrymogènes, le rapport estime par ailleurs « hautement improbable » celui d’aérosols au gaz poivre contre les migrants étant donné qu’ils ne font pas partie de l’équipement des policiers et gendarmes. Gérard Collomb a réagi en soulignant que ces manquements «  plausibles  » n’étaient toutefois pas «  établis par des preuves  » et ne permettaient pas «  de mettre en cause, de manière établie et certaine, l’action des forces intervenantes  ».

Du côté des forces de l’ordre, même son de cloche, en tout cas pour le délégué départemental de l’Unsa, Ludovic Hochart : « Nous utilisons la force dans des situations spécifiques, par exemple si des migrants prennent d’assaut la rocade ou l’accès aux sites portuaires. On peut avoir pour instruction d’utiliser des gaz lacrymogènes pour éloigner les migrants, qui mettent en péril leur vie et celle des usagers », justifie-t-il. La conclusion du rapport de l’IGPN le laisse de marbre. « Les faits sont soit vrais, soit faux : plausibles, ça ne veut rien dire. » Le syndicat a déposé plainte en diffamation contre l’ONG Human Rights Watch. « La violence n’est pas toujours du côté que l’on croit, estime-t-il. Plusieurs de mes collègues ont été caillassés par des migrants. » Selon lui, les cas d’usage abusif de la violence sont rares, et « durement sanctionnés » : en témoigne cette condamnation à six mois de prison pour un policier calaisien ayant giflé un migrant, le 23 novembre.

Pas de plainte ni de preuves

Des « manquements plausibles à la déontologie » : les mots du rapport commandé par Gérard Collomb ont le don d’irriter Loan Torondel, coordinateur terrain de l’Auberge des migrants depuis août 2016. Il ne veut pas « s’opposer frontalement » aux policiers : « On dit aux bénévoles que la police n’est pas responsable, ils appliquent les ordres de la préfecture. En cas de violences, on récolte des témoignages, et on dénonce les faits en justice ». Mais il n’est pas facile d’obtenir des condamnations, car très peu de plaintes sont déposées, et surtout, bien souvent, il n’y a pas de preuves.

« La plupart des faits ont lieu la nuit ou très tôt le matin, quand nous ne sommes pas là, explique Loan Torondel. Depuis quelques semaines, on a mis en place une équipe, baptisée Cop Watch, qui suit les policiers la nuit et essaye de prendre en photos ou en vidéo les scènes de violences. Mais c’est difficile. » Dès qu’un incident a lieu, les bénévoles du Cop Watch recueillent les témoignages des victimes supposées des violences policières et de tous ceux qui ont assisté à la scène.

Stratégie d’épuisement

« La préfecture a adopté une stratégie de harcèlement et d’épuisement qui ne fait que précariser davantage les migrants », explique Loan Torondel. La règle depuis le démantèlement de la « Jungle » en octobre dernier est d’empêcher tout « point de fixation » des migrants. « On distribue 400 couvertures par semaine mais la plupart sont saisies ou endommagées par les policiers, donc on doit recommencer. La police mène régulièrement des opérations de « nettoyage » dans le sous-bois. Ils ramassent tout ce qui traîne et détruisent les abris de fortune. »

Si les migrants sont sur place, ils ont juste le temps d’emporter leurs effets personnels avant de prendre la fuite. S’ils sont absents au moment où la police passe, à leur retour, il ne leur reste plus rien. Il y a trois jours, Rewan (*), un Kurde iranien de 28 ans, s’est ainsi retrouvé sans tente, sans sac de couchage et sans vêtements de rechange. « Ils risquent de mourir de froid cet hiver si ça continue », s’énerve Loan Torondel.

Une autre conséquence des rapports conflictuels entre migrants et policiers est la détérioration de l’image de la France. Loan Torondel soupire : « Tout ce que les migrants voient de la France, ce sont les policiers et les matraques, comment voulez-vous avec ça qu’ils aient envie de demander l’asile ici ? ».  À Calais, peu de migrants savent parler français. Les quelques mots qu’ils connaissent, ils les tiennent des bénévoles et de la police. « On sait dire “du thé” », rigole un jeune Éthiopien en imitant l’accent français. « Et puis aussi : “dégage, dégage, dégage !” ».

(*) les prénoms ont été modifiés

Marie-Jeanne Delepaul & Tifaine Cicéron

Vous aimez cet article? Partagez-le!