À Fleurac : S’occuper pour tenter d’oublier le calvaire de la route  

 

Quand la route s’arrête, il est essentiel de s’occuper l’esprit notamment pour ne pas avoir à se repasser en boucle les difficultés rencontrées lors du trajet du pays d’origine jusqu’en France. Une tâche qui peut s’avérer compliquée pour les résidents du centre d’accueil de Fleurac, un village de 250 habitants.

Quand on croise Zoya dans la cour de la résidence accompagnée de sa canette de boisson énergisante, elle a l’air éteinte. Et pour cause, la jeune femme de 25 ans souffre de troubles mentaux importants. « Je prends beaucoup de médicaments qui me font dormir toute la journée. Mais c’est mieux, quand je reparle de ce qui m’est arrivé, je sombre. »

Elle raconte avoir été violée par cinq talibans dans sa chambre, et ce devant son mari. Puis ils ont mis le feu à la pièce, brûlant quelques parties de son corps et le visage de son bébé. Elle a fui dans la précipitation, laissant derrière elle quatre de ses cinq enfants encore vivants. Ça, elle ne se le pardonne pas. D’ailleurs, quand elle aborde le sujet, ses yeux partent en vrille. Demain, elle quittera le centre avec son fils pour rejoindre le CADA de Poitiers, où son suivi médical sera assuré. 

Sur le bras de Zoya, des scarifications laissées par les talibans. Photo : Laurence Méride

Les centres d’accueil et d’hébergement des migrants sont des lieux d’hébergement provisoire créés afin de « désengorger » les camps de Calais, de La Chapelle ou encore de Metz. « Le parcours idéal d’un migrant à son arrivée en France serait une prise en charge dans un CAO, puis un transfert dans un centre d’accueil des demandeurs d’asile (CADA) et, une fois les papiers obtenus, une place dans un centre provisoire d’hébergement », affirme Yannick Olivier, chef de service du centre.

Les migrants sont censés rester trois à quatre mois maximum dans un CAO, le temps que la procédure de demande d’asile soit enclenchée. Mais le manque de place dans les CADA prolonge souvent leur séjour.

Portable à la main, tongs aux pieds, Salman profite du soleil matinal dans la cour de la résidence de Fleurac. Ce Pakistanais de 17 ans habite depuis sept mois dans le centre d’accueil et d’orientation (CAO) du village avec sa mère. « Même si je ne vais pas à l’école, je me sens bien ici. Je ne retournerai jamais au Pakistan, c’est trop dangereux. »

Arafa est mère de deux enfants. Elle a accouché de sa fille en France. Elle passe le plus clair de son temps à s’en occuper. Photo : Laurence Méride

 

Sa famille a été persécutée pendant des années par les Talibans. À force, son père en est mort de stress. Un sujet que Salman évite d’aborder : « J’essaie de garder la tête occupée, je regarde des vidéos sur Netflix, je discute avec des amis sur internet, j’écoute de la musique. Je n’aime pas repenser à tout ce qui s’est passé là-bas. Le trajet jusqu’en France, je ne m’en souviens presque plus. »

Il fait partie de la majorité des résidents heureux de vivre à Fleurac. « Ici, il n’y a rien certes, mais au moins, nous sommes en sécurité, martèle Salman. J’ai même une petite copine maintenant, elle s’appelle Caroline, elle est française. »

Contrairement à Salman, les journées qui s’enchaînent sans que jamais rien ne se passe donnent l’impression à certains résidents de vivre dans un espace-temps complètement dilaté par l’attente.  

L’ennui généré par l’attente

Hamza est Soudanais. Il a intégré le centre avec son fils, dès son ouverture en février 2017. Il a hâte d’être transféré dans un CADA, parce que l’attente devient pesante. « Il n’y a rien ici, pas de transport en commun, pas de magasin. Le bus le plus proche est à des kilomètres du centre. Il nous faut demander aux travailleurs sociaux de nous déposer à l’arrêt de bus pour pouvoir aller à Angoulême par exemple. Alors, ce n’est pas facile de combler l’ennui quand on n’est pas autonome. »

L’attente génère l’ennui et l’ennui accentue l’attente. Un cercle vicieux qui rend le séjour au centre parfois difficile à supporter pour les résidents. Et ce malgré des activités et sorties organisées par les travailleurs sociaux.

En attendant d’obtenir des papiers, Hamza prend des cours de français pour se concentrer sur son avenir plutôt que sur son passé. Il a abandonné une formation en informatique au Soudan. Aujourd’hui, il aimerait s’installer à Bordeaux pour y poursuivre des études afin de devenir ingénieur.  

Hamza et son fils partagent un déjeuner. Photo : Laurence Méride

Un mécanisme de résilience pour avancer

C’est d’autant plus difficile pour les résidents qui avaient une vie plutôt aisée dans leur pays d’origine de se retrouver dans cette situation. Ils vivent dans des locaux vétustes avec des cuisines et des salles de bains communes. À cela s’ajoute une dépendance aux travailleurs sociaux. Fleurac est un village de 250 habitants dépourvu de transport en commun. Yannick Olivier a conscience du manque d’autonomie des résidents : « Ils ne peuvent aller nulle part sans nous. À chaque fois qu’ils ont une requête, qu’ils veulent se déplacer, faire des courses ils passent par notre bureau ou s’inscrivent sur un planning. » Et cela s’applique aussi pour toutes sortes de demandes notamment ce qui touche à la santé : « Pour ce qui est des médicaments, ils viennent pour tout et n’importe quoi. »

Les résidents du centre en témoignent : quand la route s’arrête, le parcours migratoire traumatique refait surface et tout est bon pour effacer ses souvenirs ne serait-ce qu’un instant.

Arafa Selim Sudan a choisi de ne pas oublier : « J’étais enceinte quand j’ai quitté le Soudan où la guerre fait rage. Je suis restée deux ans en Libye, mais j’ai dû quitter le pays parce que les Noirs sont vendus, emprisonnés, frappés et tués là-bas. »

Coiffée d’un foulard bleu canard, elle raconte son histoire en cuisinant un plat soudanais pour son fils : « Je suis montée à bord d’un bateau pneumatique avec 236 autres personnes. Quatre d’entre elles sont mortes noyées. Ils s’appelaient Ismaël, Ali, Ashim et Ousmane. J’ai fermé les yeux pendant la traversée de la Méditerranée, quand je les ai ouverts, j’étais en Italie. »

Ensuite, elle est arrivée en France, au camp de La Chapelle dans le 18e arrondissement de Paris. Lors du démantèlement du camp, elle est transférée à Fleurac. « Parfois, je fais des cauchemars où je me vois morte, au fond de l’eau ou pire, je vois mon fils mort. Aujourd’hui, peu importe où je me trouve tant que ma fille, mon fils et moi sommes en sécurité, tout va bien. »

Les larmes aux yeux, elle espère que sa mère et son frère, restés au Soudan, pourront bientôt la rejoindre. Arafa avoue, à demi mot, qu’il faut être une femme forte pour avoir traversé toutes ces épreuves et être debout aujourd’hui pour les raconter.

Laurence Méride

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