Échanger son corps contre un logement : le recours des migrantes au sexe transactionnel

Fraîchement arrivées en France, de nombreuses femmes migrantes sont plongées dans une grande précarité. Sans logement ni papiers, le corps se transforme pour certaines en marchandise. Un troc grâce auquel elles espèrent trouver un toit, un repas, une protection. Mais quand le piège se referme, c’est leur santé morale et physique qui est en danger.

« La violence de la rue, je peux l’affronter. Mais la violence de mon ami, je ne peux pas. » Fatima Ahbib, psychologue, se souvient encore des mots d’une de ses patientes. Elles viennent de Guinée, de Côte d’Ivoire, du Maghreb ou de la Libye. Certaines fuient l’excision, d’autres la guerre ou un mariage forcé. Sur la route pour rejoindre la France, elles sont parfois violées par les forces de l’ordre, les passeurs. Une fois arrivées, elles peuvent dormir dans la rue, ou dans un hôtel du 115, où les portes de douche ne ferment pas toujours. Nombreuses choisissent plutôt le lit d’un homme providentiel, en échange de services sexuels.

Ces femmes migrantes échangent alors leur corps contre un logement, de la nourriture ou l’espoir d’obtenir des papiers. Cela commence par un cousin, un oncle, voire un quasi-inconnu qui leur propose de l’aide. « Tout se passe bien au début, explique Fatima Ahbib, psychologue de l’association Ni putes Ni soumises, chargée de recevoir la parole des victimes de violences sexuelles, psychologiques et verbales. Puis leur bienfaiteur commence à les regarder, les toucher… » Jusqu’à ce que la situation bascule. « Elles comprennent alors qu’elles doivent être l’objet de décharge le temps du séjour. L’accord n’est jamais verbalisé. »

« Derrière ce geste pervers, quelque chose de bienveillant »

La plupart d’entre elles sont en situation irrégulière. Un terreau propice à leur vulnérabilité. Le schéma est inlassablement le même. « Désespérées, elles vivent dans une situation de grande précarité, ce qui les pousse à accepter ce type de transaction sexuelle », précise la psychologue. Un sujet tabou que ces femmes parviennent difficilement à verbaliser auprès des collectifs et associations. Au Comité inter-mouvements auprès des évacués (Cimade), une association d’aide aux migrants, les femmes sont principalement accompagnées pour des problèmes d’ordre administratif. La question du logement arrive dans un second temps. « Si la personne ne veut pas me dire où elle habite ou qu’elle fond en larmes, cela m’alerte », explique Violaine Husson, responsable nationale des actions pour les femmes étrangères victimes de violences.  

Dans la constitution de dossiers de demande d’asile, ces violences sexuelles ne sont pas prises en compte. Un obstacle supplémentaire à la parole. « Comme elles se rendent compte que ça ne leur apporte rien d’en parler, elles se taisent, ajoute Violaine Husson. Les médias leur renvoient cette image de migrants qui vont en France pour voler nos boulots, alors que la majorité des femmes qui viennent de Libye par exemple ont vécu des violences sexuelles sur la route migratoire. Ici, elles ne sont pas reconnues comme vulnérables. »

C’est aussi la honte qui fait taire ces femmes. Pendant les consultations, les professionnels de santé doivent souvent lire entre les lignes. En leur offrant un logement, en leur « rendant service », ces femmes auraient du mal à s’identifier comme victimes. Pour Ghada Hatem, gynécologue et fondatrice de la Maison des femmes de Saint-Denis, « c’est un aveu d’impuissance pour elles de reconnaître qu’elles ont dû coucher pour survivre ». À cette humiliation s’ajoute la culpabilité face à l’incapacité de dire « non ». Le sentiment d’être complice, presque coupable de cet échange tacite peut également poindre chez certaines de ces femmes. « Ça m’a rendu service » ; « J’aurais pu faire autrement » se disent certaines. « Elles ne vont plus pouvoir se défendre et vont intégrer l’image invalidée, dévalorisée, que leur renvoie l’agresseur », ajoute Pascale Jamoulle, docteur en anthropologie.

Et quand la tendresse s’en mêle, les contours de la relation deviennent flous. L’usage de la force est loin d’être toujours nécessaire pour le logeur. « Elles peuvent croire que derrière ce geste pervers, il y a quelque chose de bienveillant, explique Fatima Ahbib. Puis, l’homme leur fait croire qu’elles savaient que ça allait arriver. » Un mécanisme « pernicieux » pour la psychologue : « Ces hommes s’attaquent à des femmes qui, pour pouvoir satisfaire des besoins primaires comme se nourrir et se loger, préfèrent renoncer à leur intégrité sexuelle et à leur dignité. » Un huis-clos destructeur. Les appels téléphoniques sont contrôlés, les sorties restreintes, les fréquentations surveillées. « Je ne pouvais appeler mes patientes qu’à certaines heures. »

Hiérarchiser la douleur

En consultation, certaines peuvent se montrer coquettes, maquillées, parfumées, d’autres afficher un visage impassible, sans émotion. Autant de vernis pour dissimuler la réalité de leur situation. « Chez ces femmes, il y a une hiérarchisation de la douleur. Elles estiment qu’elles auraient vécu pire dans la rue », insiste Fatima Ahbib. Il s’agit d’une réaction normale pour Ghada Hatem. « Quand une situation est insupportable, on tente de la banaliser pour éviter de la vivre. Malheureusement, on la vit quand même. » Mettre ses émotions de côté : un moyen de s’en sortir. Jusqu’à une certaine limite. Quand elles ressentent une absence de plaisir, vomissent après un rapport sexuel, font des cauchemars… le corps devient l’écho de l’esprit.  

Pas question pour ces femmes d’être assimilées à des prostituées. Pour Fatima Ahbib, elles ont l’impression de rendre un service, d’avoir choisi leur situation. La prostituée serait quelque chose de « sale », « le modèle ultime à ne pas incarner. » Du côté de la Maison des femmes, on ne fait pas de différence entre la prostitution et le sexe transactionnel ou le fait d’accepter de vendre son corps contre des protections matérielles. « J’ai des patientes qui se prostituent parfois pour être hébergées, elles savent très bien ce qu’elles font et ce n’est un choix pour personne », insiste Ghada Hatem. Choix ou pas, le cheminement diffère d’une femme à l’autre. « Dans tous les cas, il s’agit bien d’une transaction commerciale. » 

Impossible de porter plainte

Un engrenage dont les femmes peinent à s’extraire. Partir ? Difficile estime Pascale Jamoulle. Pour l’anthropologue, « une femme qui arrive à fuir n’est pas totalement sous emprise. Si certaines restent, c’est parce qu’elles ont intégré une image d’elle-même dégradée, comme objet d’un homme, et légitiment la violence masculine à leur égard. » Il y a aussi celles qui sont mises à la porte, une fois qu’elles ne répondent plus aux désirs de leur logeur. Quant à solliciter l’aide de la police, elles ne l’envisagent pas une seconde : le risque est trop grand. À la Cimade, la plupart ne savent pas qu’elles peuvent avoir des recours, porter plainte, même si elles sont sans-papiers. L’idée de repartir dans leur pays d’origine peut être tentante. Mais là encore, le sentiment d’échec et de honte reprend le dessus. Selon la psychologue de Ni putes Ni soumises, « certaines regrettent d’être parties. Le choc est d’autant plus rude qu’elles idéalisent souvent la France. »

Rencontrer la bonne personne au bon moment. C’est, selon ces professionnelles, ce qu’il faudrait à ces femmes pour « les réanimer ». S’en sortir, se ressaisir. Du moins, dans l’immédiat. « Quand leur situation se stabilise, elles se remettent à penser à ce qu’elles ont vécu et c’est là qu’elles coulent », appuie Pascale Jamoulle. Comme un boomerang. « À ce moment-là, c’est l’entraide, l’écoute qui leur permet de garder la tête hors de l’eau. »

Un risque plus élevé d’être exposé au VIH

Un esprit marqué sur le long terme. Et le corps, parfois. Le revers de ces transactions, c’est aussi l’exposition à des maladies sexuellement transmissibles. En 2015, 35% à 49% des femmes migrantes d’Afrique subsaharienne résidant en Ile-de-France ont été contaminées au cours de leurs deux premières années sur le territoire, selon l’Institut de Recherche et de Développement (IRD). Et pour Annabel Desgrées du Loû, chercheuse, le sexe transactionnel fait partie des situations exposant ces femmes à un risque de contamination. Des chiffres à relativiser car dix années peuvent séparer le moment où la femme a été infectée de celui des premières manifestations physiques du virus.

« Le risque de contamination augmente lorsque ces femmes sont en situation de précarité et victimes de violences sexuelles car elles n’ont pas les moyens de se protéger », explique Catherine Kapusta-Palmer, responsable du programme national « Femme et VIH » au Planning Familial. Vulnérables, sans logement, elles peuvent difficilement imposer le préservatif à leur partenaire. D’autant plus, comme le souligne Ghada Hatem, qu’« elles veulent que ça marche avec leur logeur, elles ne peuvent pas se mettre en position de refus. Leur priorité n’est pas de se protéger. »

À cela s’ajoute la crainte d’apprendre sa séropositivité. Pour Caroline Izambert, responsable plaidoyer et mobilisation citoyenne à AIDES, elles craignent d’être rejetées en annonçant leur séropositivité à leur travail ou leur entourage. « D’autres préfèrent ne pas faire de suivi ou ne cherchent pas à savoir si elles ont été infectées. » Pour ces femmes, les facteurs de discriminations se multiplient et s’accumulent, parfois. Migrantes, « filles de mauvaise vie », séropositives.

Romane Hocquet & Emeline Cocq.

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