Une épine dans le pied : Où sont les migrants handicapés ?

Pour le commun des migrants, la route est déjà un défi. Avec un handicap, elle devient une épreuve. Certains pourtant n’hésitent pas à braver le risque. Ils sont peu à partir, moins encore à arriver. D’autres sont partis valides et arriveront avec des séquelles permanentes. Souvent caché, le handicap est pourtant une réalité des migrations. Rencontre avec les invisibles de la route.

À Grande-Synthe, Lamia fait le tour des familles présentes sur l’actuel camp. « Bénévole en électron-libre » selon ses mots, elle en connaît chaque habitant et fait le lien avec les différentes associations. « Les handicapés sont cachés, il faut vraiment aller les chercher ». Même en voyage, le handicap se dissimule : « Les migrants sont déjà des gens vulnérables, parfois maltraités. Si en plus il s’avère qu’ils voyagent avec un handicapé, ils sont d’autant plus menacés. » Ces derniers mois, elle a vu des cas qui l’ont alarmée. « Il y a peu de temps, on avait une famille dont la femme avait un cancer du sein, un enfant était en fauteuil, et l’autre était épileptique. C’est un miracle qu’ils aient survécu ». Les conditions de voyage ne permettent pas une prise en charge suffisante. « On ne peut pas assurer de suivi auprès de personnes qui sont sans cesse en mouvement. On n’a pas non plus d’équipement. »

Au nord de Calais, en pleine zone industrielle, un groupe de migrants se presse autour d’un feu sur lequel chauffe une cafetière. Tous viennent d’Ethiopie, et la plupart dit avoir 17 ans, certains moins. Parmi eux, Chacha (un surnom voulant dire « oncle »), trente-deux ans, s’active pour raviver les flammes. Quand la fumée se fait trop épaisse, il ferme l’œil qu’il lui reste. Il a été éborgné il y a dix ans, lors d’une intervention militaire en Ethiopie : « Un soldat est arrivé vers moi et m’a frappé au visage. C’est comme ça que j’ai perdu mon œil gauche. »

Pour les plus jeunes migrants, arrivés il y a quelques semaines, Chacha fait un peu office de figure paternelle. A ses côtés Baba, (un surnom pour « papa »), un homme imposant, fête ses 36 ans. Ils sont de ceux qui ont connu « la jungle », un gage d’expérience pour les nouveaux arrivés. Pour autant, les deux trentenaires, déjà des anciens, ne désespèrent pas de passer en Angleterre un jour. Être borgne ? Chacha s’en moque. Depuis tout ce temps, il s’y est habitué. « J’ai vu un médecin au Soudan. Il m’a dit que mon autre œil allait bien. » Avec un seul œil, l’appréciation des distances est certes moins bonne, mais il s’agit d’un problème mineur au regard d’autres handicaps.

« On essaiera quand même de passer. On n’a plus le choix »

Pour certains, le handicap apparaît aussi sur la route. Dans le même camp, près du stand de distribution de nourriture, Omar*, un Érythréen de 17 ans, boîte bas et s’appuie lourdement sur une béquille. « C’est à cause du froid. Il y a cinq jours, il a commencé à ressentir des douleurs dans la jambe », traduit un de ses amis. « On est allés à l’hôpital au bout de deux jours. Ils lui ont passé une crème et donné la béquille ». Selon eux, les médecins étaient pessimistes sur les possibilités de rémission. Comme Chacha, Omar ne compte pas renoncer à l’Angleterre. « On essaiera quand même de passer. On n’a plus le choix de toute façon ».

Les cas de handicap, loin d’être la norme, ne sont pas rarissimes pour autant. « On a vu passer des amputés. Il y a quelques temps, on a aussi eu un Mexicain aveugle », se rappellent les agents de la Vie Active, une association mandatée par l’Etat pour apporter de l’eau au camp. Parmi eux, Léo*, la quarantaine, se souvient de ce migrant atypique : « Il allait voir un oncle en Angleterre. Il était tellement dépendant qu’on avait presque dû détacher quelqu’un rien que pour lui. On a pu le faire passer légalement, via un avocat. Très clairement, il n’avait rien à faire ici. » Maigre compensation à leur incapacité physique, les migrants handicapés bénéficient d’une priorité auprès des associations pour l’accès aux douches et aux distributions de nourriture.

Pour survivre, cacher son handicap

À Calais comme à Grande-Synthe, les bénévoles s’accordent à dire que les handicapés étaient plus nombreux du temps de la grande « Jungle », essentiellement en raison du grand nombre de migrants. « Il faut se rappeler qu’on a eu plus de 6 000 personnes », explique Léo. « Forcément dans tout ça, il y avait des amputés, des borgnes et sûrement d’autres handicaps moins visibles. »

Mais proportionnellement, les handicapés ont toujours été une large minorité. « Beaucoup meurent sur les routes avant d’arriver jusqu’ici », poursuit Léo. « C’est déjà une épreuve difficile pour le commun des mortels, mais avec un handicap, c’est quasiment impossible. J’ai un très gros respect pour ceux qui arrivent quand même à passer. » Et puis il y a aussi ceux que le handicap a empêché de prendre la route. « Dans certaines régions, ajoute Léo, le rapport au handicap est différent, surtout lorsqu’il ne résulte pas d’une blessure. Avoir un handicapé dans sa famille, c’est parfois perçu comme la marque du mauvais œil, et on préfère le cacher. » Une dissimulation qui devient difficile, une fois parti de chez soi.

Partir pour guérir

Là où il peut parfois être un frein, le handicap peut aussi être un motif de départ. Sarah*, 22 ans, est originaire des Balkans. Elle est arrivée en France il y a cinq ans avec ses parents et ses trois frères. L’un d’eux, âgé aujourd’hui de 19 ans, est entièrement paralysé après une maladie contractée à l’âge de deux ans. « Il aurait fallu changer tout son sang, mais en pleine guerre, ce n’était pas possible. » Pour eux, la vie avec un enfant handicapé était un défi quotidien. « Mon frère a besoin d’aide pour manger, il y a des soins quotidiens à lui faire. Là où nous habitions, rien n’est fait pour les gens comme lui. Ils sont très mal considérés. »

Le voyage, bien que court, a aussi été une épreuve. « Nous avons traversé l’Europe en voiture, en passant par la Hongrie et l’Autriche. Le trajet a duré deux-trois jours, pendant lesquels les soins pour mon frère étaient plus difficiles encore. » Objectif : la France. A leur arrivée, la famille a été redirigée dans un Cada (centre d’accueil pour demandeurs d’asile) équipé d’un ascenseur, habitué à recevoir des résidents handicapés. « En France, il y a des possibilités pour les handicapés. Ils sont mieux considérés. Bien sûr, il y aura toujours un regard, on ne peut pas empêcher les gens de regarder. Mais pour nous, c’est déjà beaucoup par rapport à là d’où nous venons. »

 

Bastien Roques

 

*Les noms ont été changés

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