« Sur la route, on ne peut rien dire » : Entretien avec Abbey Kiwanuka, réfugié LGBT au Royaume-Uni

Pour Abbey Kiwanuka la route n’a pas été longue, seulement quelques heures d’avion entre Kampala, la capitale ougandaise et Londres. Pourtant, le fait d’être gay et de prétendre à l’asile au Royaume-uni a été une épreuve pour lui, comme pour beaucoup d’autres réfugiés. À 37 ans, il est en master de droit international des droits de l’homme et président d’OPAL, une association qui vient en aide aux réfugiés LGBTI (lesbienne, gay, bi, trans et intersexe) africains. Abbey Kiwanuka nous raconte le parcours des réfugiés LGBTI, et l’impact que ce voyage a sur eux.

Ton association vient en aide à des réfugiés LGBTI d’origine africaine. C’est comment la route migratoire pour un réfugié LGBT ?

Mentalement, c’est très difficile pour eux. Déjà avant le départ, l’atmosphère dans les pays africains pousse à la paranoïa. Les personnes LGBTI ne peuvent pas en parler à leur entourage et elles ont peur d’être persécutées. La peur est partout. Tu es obligé de vivre dans le mensonge et de te cacher.

Certains prennent l’avion en utilisant des faux passeports ou avec un visa de tourisme puis ils demandent l’asile une fois arrivés. Sinon, ils traversent l’Afrique comme les autres migrants. La plupart des réfugiés que je connais n’ont pas eu de problème sur la route mais c’est parce qu’ils n’ont parlé de leur orientation sexuelle à personne. Même pas à leurs amis. Car ils ne savent pas comment ils vont réagir et ils ont honte. Sur la route, on ne peut rien dire et c’est très dur à vivre, d’ailleurs beaucoup de réfugiés ont des problèmes de santé mentale après ça et doivent être accompagnés, c’est en partie à ça que sert OPAL.

« Être gay en Angleterre et en Ouganda, ce n’est pas la même chose. Et ça les enquêteurs du Home Office ne le prenaient pas en compte »

Comment se passe la demande d’asile après leur arrivée ?

Avant, les enquêteurs du Home office [Le ministère de l’Intérieur britannique, en charge des entretiens, ndlr] nous demandaient de prouver notre sexualité avec des questions très précises : « Combien de partenaires avez vous eu », « Êtes-vous déjà allé à la gay pride? » … Ils oubliaient qu’être gay en Angleterre et en Ouganda, ce n’est pas la même chose. Maintenant la situation s’est améliorée car les entretiens utilisent le modèle DSSH : « Different, Stigma, Shame, Harm », [Différence, stigmatisation, honte et violence]. Ce sont quatre étapes que traversent toutes les personnes LGBT, encore plus dans les pays où leur sexualité est criminalisée. Avec l’ancienne méthode, il y avait vraiment beaucoup de faux témoignages.

Des personnes qui faisaient semblant d’être gays ou lesbiennes ?

Oui, c’était devenu assez courant. Les gens étaient tellement désespéré qu’ils racontaient tout ce que le Home office voulait entendre pour obtenir le statut de réfugié

L’autre cas de figure, c’était que des personnes qui étaient réellement LGBT se mettaient à mentir pendant leurs entretiens. Ce qui s’est passé c’est que sur la route, on leur avait dit « si tu n’en rajoutes pas pendant ton entretien, tu n’auras pas l’asile ». Certains ont même été renvoyés chez eux car ils s’étaient discrédités en mentant.

« On m’a dit que si je vivais mon homosexualité discrètement en Ouganda, tout se passerait bien. »

Est-ce que tu peux nous parler de ton parcours personnel ? C’était comment il y a quelques années ?

Je suis arrivé au Royaume-Uni en 2003, car je fuyais les persécutions en Ouganda. Mon père est mort en 2002 et il était le seul à me soutenir. Ma chance, ça a été que ma famille m’aime beaucoup mais me considère comme quelqu’un de malade qu’il fallait soigner et pas punir.

J’ai dû quitter l’Ouganda après avoir été accusé de détournement de mineurs. Alors je suis arrivé en Angleterre en me faisant passer pour un touriste, puis j’ai fait ma demande d’asile qui a été refusée. Ils voulaient que je prouve avoir été en danger et comme je ne pouvais pas, je devais être renvoyé en Ouganda. Pire, on m’a dit que si je vivais mon homosexualité discrètement, tout se passerait bien. Mais si j’avais fait ça je serais mort intérieurement. J’ai donc décidé de rester en Angleterre, en travaillant au noir pour éviter cela. Ça a duré jusqu’en 2009, où je me suis fait arrêter. J’ai alors passé six mois en détention.

Que s’est-il passé ensuite ?

J’ai pu demander l’asile une nouvelle fois en 2009 car la situation en Ouganda avait changé [Une loi anti-homosexualité très sévère est déposée par des parlementaires, elle sera votée en 2013, ndlr]. J’ai décidé de militer et de montrer au plus de gens possibles ce qui se passait au Royaume-Uni : les conditions d’entretiens étaient désastreuses, les questions très intrusives, dans des opens spaces où se déroulaient d’autres entretiens, parfois les interprètes étaient homophobes eux-mêmes et traduisaient mal la parole des demandeurs d’asile. C’est suite à ces actions militantes qu’OPAL est né (Out & pride African LGBTI).

Inès El Kaladi.

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