Les corps meurtris par la frontière franco-italienne

Tous les jours, de nombreux migrants arrivent du sud de l’Italie jusqu’à Vintimille, étape clé, pour essayer d’atteindre la France. Une traversée dangereuse. Les blessés sont soignés au camp de la Croix Rouge. Rencontres.

Dix heures. La distribution de cafés se termine, celle de médicaments commence. Le camp de la Croix Rouge de Vintimille, un village du côté italien des Alpes-Maritimes, accueille plus de quatre cent personnes. Arrivées du Mali, du Soudan, du Maroc, du Bangladesh et bien d’autres pays. En commun : la volonté de passer la frontière franco-italienne. En train, à pied, en voiture avec des passeurs, ou cachés sous des camions. Constamment refoulés par les autorités françaises, ils tentent plusieurs fois la traversée avant d’y parvenir. Trop souvent ils se blessent lors du passage. Épuisés physiquement et psychologiquement, les migrants bloqués à Vintimille font alors une halte forcée, qui leur permet aussi de réfléchir à la suite.

Hamdan, Soudan, 20 ans : des plaies ouvertes aux mains et une jambe cassée

Dès qu’il n’aura plus besoin de ses béquilles, Hamdan retentera de rejoindre la France. Photo : Sofia Nitti

Il n’a pas voulu qu’on immortalise son visage, pourtant souriant. En septembre dernier, ce jeune Soudanais essayait de traverser la frontière quand il s’est fait renverser sur le bord de l’autoroute. « C’était la nuit, alors je n’ai pas bien vu », explique-t-il, assis sur un banc en regardant les autres garçons jouer au foot.

Hospitalisé en Italie, Hamdan a été plâtré à la jambe gauche et eu une vingtaine de points de suture sur les mains. Nécessitant un suivi quotidien, le jeune homme a ensuite été emmené au camp de la Croix Rouge de Vintimille.

« Je devais aller voir l’infirmière souvent pour qu’elle vérifie mes plaies », raconte-t-il en posant ses béquilles contre le mur. C’était la première fois qu’il se blessait depuis qu’il a quitté son pays, il y a deux ans. A cause de sa blessure, Hamdan n’a plus essayé de passer côté français : il boite encore beaucoup trop pour tenter le voyage.

Said, Égypte, 28 ans : deux jambes cassées

Depuis qu’il s’est blessé il y a quatre mois, Said (de dos avec un bonnet jaune dans la photo) n’a toujours pas essayé de passer la frontière. Photo : Sofia Nitti

Il ne sait pas quand il va pouvoir tenter de nouveau de rejoindre la France. Il y a quatre mois, ce jeune Égyptien s’est cassé les deux jambes alors qu’il tentait de traverser à pied les montagnes frontalières. « Je n’avais pas les chaussures adaptées, alors je suis tombé et je me suis fait mal ». Transporté à l’hôpital puis au centre de la Croix Rouge, il marche avec difficulté, en s’appuyant sur sa béquille. Avant l’accident, il avait essayé treize fois en deux mois de se rendre en France en train. Systématiquement, la police française l’arrêtait en gare de Menton Garavan et le renvoyait en Italie.

Issu de la minorité Baha’i, Said a fui son pays pour tout recommencer en Angleterre. Il essaie de cacher son visage sous son bonnet jaune car « on ne doit pas regarder un homme alors qu’il est faible ».

Mohamed, Bangladesh, 22 ans : déchirure des ligaments du coude

Mohamed ne peut plus bouger son bras, mais compte toujours traverser la France pour s’installer en Angleterre. Photo : Sofia Nitti

Après avoir travaillé en Libye pendant trois ans où il a connu la torture et l’emprisonnement, Mohamed a réussi à atteindre l’Italie par la Sicile et a remonté la botte en train avec ses compatriotes. Son projet ? Traverser la frontière franco-italienne, remonter la France jusqu’à Calais avant d’atteindre l’Angleterre, où le Bengali veut refaire sa vie. « Là-bas, il y a du travail et on peut vivre normalement, pas comme en Libye ». Mais un accident avec une voiture a ralenti son projet. En août, il marchait le long d’une route sans trottoir pour se rendre côté français, lorsqu’il est tombé, en essayant d’éviter un véhicule. Pendant sa chute, il a essayé de se rattraper sur son bras et s’est déchiré les ligaments du coude gauche. Une blessure qui a été prise en charge tardivement : « Je ne suis pas allé à l’hôpital, c’est le docteur du camp qui m’a soigné en premier ». Depuis, son bras est immobilisé. Mohamed reste déterminé à se rendre de l’autre côté de la Manche.

Souleymane, Mali, 30 ans : genou cassé

Souleymane a déjà essayé de rejoindre l’Espagne par le Maroc, mais à chaque fois il a été renvoyé sur le continent africain. Photo : Sofia Nitti

Il ne saurait pas dire s’il souffre plus de la douleur qu’il ressent à la jambe ou de la rage de ne pas avoir atteint sa destination. Souleymane s’est blessé dimanche soir lors de sa première tentative de passage. Dans le train, le Malien de 30 ans s’est fait arrêter par la police italienne. Il décide donc de sauter du wagon. « Les policiers italiens m’ont frappé alors que j’étais par terre », s’énerve-t-il. Au Mali, il a laissé sa femme et sa fille de cinq ans. Quand le père de famille a quitté son pays en janvier 2013, elle n’avait qu’un an.

Passé par l’Algérie, Souleymane veut aller en Espagne rejoindre des amis, en passant par le sud de la France. Il est arrivé au camp de la Croix Rouge lundi matin, après avoir passé la nuit à l’hôpital. « J’ai monté toute l’Italie en train et je n’ai jamais eu d’accident, c’est le premier. J’ai très mal en ce moment ».

Osman, Turquie, 36 ans : luxation de la hanche et entorse de la cheville

Malgré ses difficultés à marcher, Osman ne veut pas rester en Italie. Photo : Sofia Nitti

Il avance lentement et met du temps à retrouver ses amis à côté du terrain de football. Le printemps dernier, ce Turc kurde de 36 ans a chuté dans la montagne, alors qu’il essayait de passer du côté français. « J’étais presque à Menton quand je suis tombé. Je ne suis pas passé par un chemin pour les piétons, c’est pour ça que je me suis fait si mal ». Pendant deux mois, le trentenaire est resté alité à l’hôpital de Vintimille.

« Depuis, j’ai essayé le train quatre fois, mais je me fais toujours renvoyer en Italie par la police ». Osman n’a plus de blessures apparentes, mais ne pourra plus jamais marcher correctement. « Le médicament c’est fini, mais quand il fait froid je sens encore la douleur, surtout dans le bas du dos ». Alors pas question de repasser par les montagnes, mais le retour en arrière n’est pas non plus envisageable. « Je suis kurde. Il n’y avait pas de boulot. Je veux aller en France ou en Allemagne ». C’est décidé, il tentera les deux.

 



L’aspect médical en 3 mots-clés avec Eva, infirmière du camp

  • Suivi

Tous les matins dès 10h, un médecin et une infirmière assurent les consultations médicales et les soins. Depuis cet été, un pédiatre et une deuxième infirmière viennent deux fois par semaine. Une présence quasi permanente est nécessaire, car les blessés sont très nombreux.

  • Blessures

Il s’agit le plus souvent de fractures et d’entorses aux membres inférieurs. La plupart des migrants n’a que des sandales ou claquettes en plastique, pas adaptées à la traversée en montagne et se révèlent dangereuses lorsqu’il faut éviter la police.

  • Accessibilité

Pour la plupart, les migrants sont emmenés au camp à leur sortie de l’hôpital. Il peuvent y rester après leur convalescence. Certains préfèrent redescendre dans les campements de fortune au delta du fleuve Roya, sur la plage de Vintimille.

 

Charlotte Mesurolle & Sofia Nitti

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